Un logiciel médical libre contre l’emprise du privateur prédateur

Attention, c’est du lourd.

Ce qu’explique ici Jérôme a de quoi faire douter non de la médecine mais bien de l’intelligence et de la vigilance de nombreux praticiens.

Voilà des professionnels qui après de longues années d’études ont un haut niveau de compétence dans leur domaine, mais qui semblent d’une incroyable négligence sur la confidentialité des données de leurs patients (pourtant, le serment d’Hippocrate…)

Loin de rester dans la déclaration d’intention, le libriste convaincu auquel nous donnons la parole agit concrètement via son entreprise pour diffuser les bonnes pratiques au sein d’une profession qui selon lui a beaucoup de retard dans le domaine de l’informatique médicale.

Bonjour, pourrais-tu te présenter brièvement ?

Je m’appelle Jérôme Pinguet, j’ai 38 ans, je suis médecin généraliste, développeur de logiciel libre et entrepreneur.

C’est quoi cette histoire de médecine « libre », elle est prisonnière, la médecine ?

Les logiciels utilisés au quotidien par les professionnels de santé, par exemple pour conserver des notes à l’issue d’une consultation de médecine générale, pour visualiser les images d’un examen de radiologie, ou pour transmettre des données à un autre professionnel de santé sont dans leur immense majorité des logiciels privateurs, non libres.

Les médecins sont confrontés à des multiples tentatives d’influence dès le début de leurs études et jusqu’à la fin de leur carrière.

Dès les premiers stages à l’hôpital en tant qu’étudiants hospitaliers, l’industrie pharmaceutique envoie des visiteurs médicaux qui leur distribuent des documents, des livres ou des stylos siglés avec le nom de marque d’un médicament et le nom du laboratoire. Quand ils deviennent médecins en formation (internes) les méthodes d’influence incluent le financement de repas ou de formations, ou encore de l’aide pour leur thèse.

Aujourd’hui, des groupes d’étudiants comme la Troupe du RIRE, essaient de lutter contre cette influence néfaste et contre la présence de ces visiteurs au sein des hôpitaux universitaires.

Les médecins généralistes qui exercent en mode libéral, dans leurs cabinets, reçoivent la visite des représentants de l’industrie pharmaceutique qui font le pied de grue dans la salle d’attente et qui sont aguerris aux techniques de communication. Il est souvent difficile de refuser la visite médicale. Depuis quelques années, la communication de l’industrie pharmaceutique auprès des prescripteurs passe par des publicités au sein des logiciels professionnels.

La loi interdit la publicité au sein du module de prescription, mais un lobbying efficace de l’industrie pharmaceutique lui permet de s’associer aux éditeurs de logiciels pour proposer des bandeaux ou des économiseurs d’écran publicitaires qui apparaissent quelques secondes avant ou après la prescription. Ces méthodes sont efficaces, et en même temps que les plans sociaux diminuent le nombre des représentants qui viennent frapper à la porte des médecins, des partenariats entre l’industrie et les éditeurs font ressurgir l’influence par la fenêtre des logiciels.

Donc, malheureusement, la médecine n’est pas libre de l’influence néfaste des lobbies, et ce n’est pas limité à l’industrie pharmaceutique.

Tu es sans doute témoin quotidiennement des risques pour la confidentialité des données médicales que représentent l’usage du cloud, d’outils propriétaires opaques, voire des transmissions de fichiers ou leur croisement dans un dossier médical unique… peux-tu expliquer la situation et donner quelques exemples ?

Le système censé protéger la transmission des informations médicales le plus répandu s’appelle Apicrypt. L’entreprise qui édite cette solution au nom de l’association APICEM n’a jamais publié aucun audit. Le code n’est pas accessible. Les algorithmes utilisés ne sont pas publiés. Les quelques analyses de reverse engineering publiés par des informaticiens curieux sont très négatives. J’ai écrit de nombreux messages sur les forums et les listes de discussion qui regroupent des professionnels de santé pour tenter d’alerter mes collègues mais rien n’y fait. Cette solution qui véhicule 50 % des données médicales des français a tout de ce que les spécialistes en sécurité informatique et les cryptologues appellent la snake-oil crypto.

La plupart des logiciels médicaux distribués par les éditeurs français membres de la FEIMA (Fédération des Éditeurs d’Informatique Médicale et Paramédicale Ambulatoire) contiennent un module concocté par l’entreprise IMS Health, leader mondial de la vente de données santé à l’industrie pharmaceutique. Ce module ne peut jamais être supprimé par l’utilisateur. Les médecins reçoivent des propositions pour revendre les données médicales de leurs patients à cette entreprise IMS Health (récemment rachetée par Quintiles). Après activation du module, en échange de leur travail de codage et de l’envoi d’informations (notamment leurs prescriptions), ils reçoivent de l’argent ou des réductions sur le coût de l’abonnement au logiciel ou à la base de données sur les médicaments. Ils peuvent aussi recevoir des bons d’achats.

Je ne sais pas si les médecins qui font ça préviennent leurs patients.

Il est inacceptable d’imposer la présence d’un tel module dans le logiciel des médecins, même s’il n’est pas activé. Qu’arriverait-t-il si ce module, programmé pour transmettre des données vers l’extérieur, était détourné de son usage par un tiers malveillant ?

Il est également inacceptable que des médecins se prêtent à ce commerce : même s’ils sont une infime minorité, ils remettent en cause le caractère absolu du secret médical, qui est le fondement de la relation de soin.

La relation de confiance entre patient et médecin est compromise si nos données médicales ne demeurent pas strictement confidentielles. Photo par Vic  (CC BY-2.0)

 

Quelles sont les chances pour les logiciels libres de se faire une place dans le milieu médical, à commencer par notre médecin généraliste ?

Classiquement, dans beaucoup de domaines, la médecine a dix, vingt, trente ans de retard. C’est le cas pour l’informatique médicale. C’est une activité un peu à part. Parfois, il y a de bonnes raisons pour lesquelles les choses n’évoluent pas aussi vite que dans les autres secteurs du numérique. Le côté clunky des logiciels médicaux est parfois une fonctionnalité, pas un défaut : il s’agit d’éviter les erreurs médicales, au risque d’obtenir une expérience utilisateur désagréable par rapport à la dernière application pour smartphone.

La révolution du logiciel libre aura lieu. Je fais tout pour qu’elle arrive vite. La médecine générale libérale, mon domaine de prédilection, est en crise. Une crise de vocation essentiellement. Les jeunes médecins généralistes diplômés n’ont plus envie de faire ce métier. 80 % font autre chose.

Donc, soit cette profession évolue, soit elle disparaît. J’aimerais participer modestement à redorer le blason de cette médecine en proposant des outils innovants mais sans concession sur l’éthique. La plupart des médecins ne le savent pas encore, mais ils ont un besoin vital de logiciels libres !

Tu as manifestement une double casquette, médecin la journée et développeur la nuit ? Quelle a été ta part de contribution (et celle d’autres contributeurs) dans la création de ce logiciel ?

J’ai été médecin remplaçant pendant 4 ans puis j’ai arrêté de pratiquer la médecine pour créer une société de service en logiciel libre en 2012. J’utilisais Ubuntu depuis 2008. En 2011, au cours d’un de mes remplacements où le logiciel de prescription était obsolète et inutilisable, j’ai découvert sur les forums francophones d’Ubuntu l’existence d’un logiciel libre de gestion des dossiers patients appelé Medintux qui fonctionnait avec un module de prescription libre appelé FreeDiams. Ca m’a rendu service et j’ai commencé à contribuer à la documentation, à faire remonter des bugs. FreeDiams pouvait être compilé en tant que logiciel indépendant mais c’était également un plugin au sein d’un projet d’EMR (Electronic Medical Record) appelé FreeMedForms créé par Eric Maeker, médecin aussi, en 2008.

Au début mon entreprise fournissait des services pour Medintux et FreeMedForms mais j’ai été rapidement frustré par le manque d’évolution du code de Medintux et je me suis consacré entièrement à FreeMedForms. J’ai pris des responsabilités croissantes au sein de la communauté en gérant le wiki, les forums, les mailings lists, en créant un VPS pour héberger certains de ces services de manière autonome, jusqu’à mes premiers commits C++/Qt en 2014.

En 2015 j’étais la seule personne à maintenir le projet et le code source, j’ai sorti deux nouvelles versions. J’ai aussi représenté le projet aux RMLL 2014 et 2015.

En 2016 j’ai décidé de forker FreeMedForms pour créer un nouveau projet appelé FreeHealth EHR (Electronic Health Record).

Au niveau des commits je suis le deuxième commiteur du projet, loin derrière Eric Maeker qui a écrit plus de 75 % du code. FreeHealth intègre le code, le design et la structure en plugins de l’IDE Qt (Creator) ainsi que de quelques autres projets libres. Mes derniers programmes, je les avais écrits en GFA Basic sur ATARI 520 STF il y a très longtemps ! J’ai dû réapprendre la programmation en urgence en 2014 avec comme langage C++/Qt et comme premier TP la gestion d’un logiciel de 600 000 lignes de code sans pouvoir bénéficier des conseils du créateur du projet qui s’était mis en retrait pour se consacrer à ses projets professionnels et personnels.

Ce ne fut pas facile mais ce fut une expérience unique. Un peu comme commencer à apprendre à naviguer puis avant même la fin de son premier stage de voile aux Glénans, se retrouver à la barre d’un Imoca de 60 pieds aligné au départ de la Route du rhum.

Des Imocas à l’entraînement, photo par JJ. Abalain (CC-BY-2.0)

 

L’application est-elle compatible avec le workflow de la Sécu, la carte Vitale, la carte bancaire, etc. ?

Pour l’instant, non. La prochaine version 0.11 se servira du code du logiciel libre CardPeek pour lire les Cartes Vitales.

Le but est de sécuriser l’ouverture du dossier pour éviter les erreurs d’identité et de faire gagner du temps au médecin qui pourra ouvrir le dossier en un clic au lieu de chercher un patient dans la liste en tapant son nom. C’est du temps gagné aussi au moment de la création d’un nouveau dossier patient. CardPeek est capable de récupérer les données d’identité, notamment le numéro de sécurité sociale, ce qui évitera de faire des erreurs à cause d’homonymes par exemple.

Gérer la télétransmission des feuilles de soins électroniques à l’Assurance Maladie est une tout autre histoire. Ça demande des ressources, du temps, une homologation par le mille-feuille administratif. Il faut savoir qu’il y a trois agences, en plus de l’assurance maladie, qui s’occupent des labels, certifications et homologation des logiciels médicaux. Pas de guichet unique, au contraire ! Pour les démarches les plus simples, l’Assurance Maladie, la Haute Autorité de Santé, le GIE Sesam Vitale, ASIP Santé se renvoient généralement la balle pendant des semaines. Il y a de quoi décourager les projets qui ne peuvent pas déployer une armée d’employés chargés de dialoguer avec le labyrinthe administratif de la e-santé française. Le résultat ne s’est pas fait attendre : deux acteurs concentrent 80 % du marché du logiciel métier pour les médecins libéraux, les solutions pour la télétransmission ou l’accès aux téléservices (comme faire un arrêt de travail dématérialisé) sont médiocres et coûteuses.

Ces agences gouvernementales mettent de telles barrières administratives et financières (il faut payer pour avoir droit à la documentation administrative, je me demande d’ailleurs si c’est bien légal) que les projets libres ou les startups jettent l’éponge rapidement et finissent par utiliser les logiciels existants.

À ces contraintes il faut en ajouter une qui résonne étrangement dans la communauté du logiciel libre : celle de signer des accords de non divulgation avant de pouvoir manipuler les documents administratifs, les bibliothèques logicielles et les jeux de cartes de test (cartes Vitale du patient et carte CPS du professionnel de santé).

Bref, tout est fait pour anéantir l’innovation en général et compliquer la tâche des libristes en particulier.

Mais nous ne nous avouons pas vaincus ! Je reste déterminé à tenter de regrouper tous les projets libres en santé français ainsi que les startups et tous ceux qui tentent de faire bouger ce système pour élaborer un projet commun de gestion de la CV et de la CPS. Si on réussit à développer un projet et un code open source commun, nous arriverons à créer une brèche dans la citadelle de la e-santé. Nous en discutons sur la liste de diffusion francophone de LibreHealthCare, ce collectif créé il y a deux ans et qui tentent de créer des synergies dans le domaine de l’open source pour la santé.

C’est bien joli tout ça, mais le logiciel est gratuit, comment la société que tu as créée peut-elle y trouver son profit ?

Pour ce qui est de la communauté : le logiciel n’est pas gratuit. Il est libre et il est mis à disposition au téléchargement sur le site à prix libre. La plupart des utilisateurs choisissent un prix libre de 0€ mais celles et ceux qui le souhaitent peuvent faire un don ou devenir contributrices ou contributeurs.

Pour ce qui est de mon entreprise : je facture l’installation et la maintenance. Je vends des serveurs Debian ou Ubuntu pour stocker les bases de données sur un SGBD (MySQL ou MariaDB) dans le cabinet et j’en assure la maintenance. Je réalise également des développements spécifiques de formulaires pour des cabinets ou des centres de santé. Sous licence libre aussi, et j’essaie de convaincre mes clients de me laisser publier le code source, avec 100 % de succès jusqu’à présent. Quand ces formulaires (xml, html, JavaScript et CSS) sont mûrs et traduits en anglais, ils finissent par fusionner avec le code source principal du projet.

Bientôt je proposerai un système de prise de rendez-vous en ligne hébergé, payant pour les cabinets, basé sur un logiciel libre et sur des standards libres (iCal, ics, calDAV) bien sûr !

La documentation a l’air assez complète et l’ergonomie est pensée pour faciliter la vie à l’utilisateur, mais la gestion avancée demande tout de même des manipulations qui peuvent faire peur ou décourager les médecins qui ne veulent pas passer leur temps à tripoter les lignes de commande, que leur conseilles-tu ?

Il est possible pour tout utilisateur d’installer le logiciel en mode monoposte aussi facilement que n’importe quel autre logiciel.

L’installation en mode réseau, pour un cabinet avec plusieurs soignants et plusieurs postes de travail, peut présenter des difficultés pour une personne qui n’est pas à l’aise avec l’informatique.

Par contre, l’utilisation quotidienne classique du logiciel ne nécessite aucune connaissance particulière : rien à tripoter. Juste cliquer et entrer les données médicales avec le clavier.

Tu parles peut-être du système d’alertes programmables ? Il pourrait être simplifié à l’avenir pour ne pas perdre trop de monde en route. Mais c’est un plugin totalement optionnel.

Si des utilisateurs ont envie de faire l’installation eux-mêmes, de s’auto-gérer pour les sauvegardes, d’apprendre à bidouiller et d’y passer du temps, la communauté peut les aider et les aiguiller.

S’ils préfèrent consacrer leur temps et leur énergie au travail purement clinique et médical, je leur conseille de faire appel à une société de service en logiciel libre qui connaît bien le projet. ;-)

Pourquoi avoir fait le choix du libre et de l’open source ? Il existe certainement des tas de logiciels performants fournis par les grands distributeurs de logiciels ?

Je suis hackeur/bidouilleur depuis l’âge de 7 ans et libriste depuis le début de mes études médicales. Participer à des projets libres était une évidence. Je n’ai jamais écrit une ligne de code qui ne soit pas libre. Et j’espère n’avoir jamais à le faire.

La qualité des logiciels qui dominent le secteur laisse à désirer. Ils sont devenus gros non pas en attirant de nouveaux médecins grâce à leurs qualités mais en rachetant les petits éditeurs. Ce que les deux grands groupes (Cegedim et CompuGroup Medical) rachètent, ce n’est pas un logiciel souvent obsolète et en perte de vitesse. En réalité, ils achètent les médecins captifs de ces logiciels privateurs. Après avoir passé des années à entrer des données dans leur logiciel, les médecins, à l’annonce du rachat, ne sont souvent pas très chauds pour se rebeller. Ils n’ont pas vraiment le choix. Aucun standard d’échange des dossiers médicaux n’a été développé en France. Changer de logiciel est une opération périlleuse et coûteuse. Certains éditeurs font payer les médecins pour récupérer leurs propres données (et celle des patients) ! Et ensuite, il faudra payer aussi l’éditeur du nouveau logiciel, pour qu’il effectue l’opération d’importation des données. Les SGBD sont divers et variés, souvent propriétaires, parfois protégés par des mots de passe que l’utilisateur ne connaît pas. Écrire des scripts ou du code pour récupérer les données depuis un tel logiciel est une opération longue et complexe et donc coûteuse.

Après le rachat, la multinationale rassure faussement les médecins en disant qu’elle va continuer à maintenir et améliorer le logiciel racheté. Et puis, après quelques mois ou années, les nouvelles fonctionnalités se font attendre, les corrections de bugs sont lentes, jusqu’à rendre l’expérience utilisateur catastrophique. C’est à ce moment que le médecin reçoit l’offre avantageuse (une réduction) pour passer au logiciel vedette du groupe. Encore un non-choix.

Et tout ça, c’est pour les médecins qui ont eu la chance d’avoir un éditeur avec une liste de patients à racheter suffisamment longue. Pour les autres, après la faillite de l’éditeur, ils se retrouvent avec un logiciel orphelin. Et ce cycle se répète tous les dix ans, ponctué d’illusions et de naïveté de la part des médecins et de fausses promesses ou de mensonges commerciaux de la part des éditeurs.

Le logiciel libre peut briser ce cercle vicieux en rendant les rapports entre les utilisateurs et les développeurs plus égalitaires et plus justes. Plus de rachat possible du code source puisqu’il est libre ! En cas de mauvaise direction prise par le projet, de rachat ou de fermeture de l’entreprise qui développe ou assure le support du logiciel libre, les médecins peuvent s’adresser à une autre entreprise ou forker !

En pratique, se regrouper et confier le développement à une entreprise, peut-être via une association. Le risque de logiciel orphelin diminue. Il existe déjà des logiciels édités par des associations de médecins, mais, malheureusement, ils ne sont pas libres.

Caducée par Chlopaya – Bibliothèque OpenClipart (CC0 1.0)

 

Du coup, si on veut aider/participer au code, cela se fait sous quelle licence ? Et comment fait-on pour apporter sa pierre ?

La licence principale est la GPLv3. Pour contribuer au code il suffit de forker le code sur GitHub et d’envoyer un pull request. La communauté FreeHealth est très ouverte aux contributeurs extérieurs. Pour le code par exemple, nous acceptons les commits d’emblée, puis nous voyons ce que ça donne, et si nécessaire nous engageons une discussion avec le contributeur pour modifier certaines choses. Seulement si c’est nécessaire et en dernier recours, nous annulons le commit.

Il y a très peu de contraintes. Utiliser l’anglais est indispensable pour le code mais je peux traduire depuis le français si nécessaire. Tout le monde peut contribuer mais les contributions sont vérifiées par des personnes qui doivent avoir déclaré leurs liens d’intérêts avec les entreprises, les organisations, les agences du monde de la santé.

Nous sommes aussi favorables aux forks et nous sommes en train d’améliorer le code pour le rendre plus facile à forker.

Forker, c’est exercer la liberté 3 du logiciel libre. Vive le fork ! Bien sûr, si les développeurs préfèrent rejoindre la communauté FreeHealth et travailler avec nous, c’est encore mieux. Et comme le code est sous GPLv3, les forks sont tenus de publier leur code s’ils publient la version compilée, donc, avec ou sans leur collaboration, on peut récupérer les bonnes idées !

Le code, les variables les commentaires, la documentation du code, la documentation du logiciel, le site web, la mailing list dev et le forum principal et le compte Twitter et Mastodon sont 100 % en anglais. Il existe aussi bien sûr une traduction du site web (dokuwiki) en français et un forum francophone. Bon, il reste peut-être 0,5 % de mots français ou mal traduits dans les commentaires du code, mais ce pourcentage se réduit à chaque nouvelle version.

Les professionnels de santé qui ne connaissent rien au code peuvent contribuer en proposant des améliorations, des nouvelles fonctionnalités, en faisait remonter des bugs qui peuvent être des bugs au sens médical : mauvaise ergonomie, mauvais workflow.

Récemment par exemple @drmathieu nous a rejoints et il a proposé une liste de choses qui fonctionnent bien dans son logiciel actuel (non libre) pour que nous les intégrions dans FreeHealth. Je n’ai pas le temps d’essayer toutes les nouvelles versions de tous les logiciels concurrents existants. Cette initiative est donc une aide précieuse. Les éditeurs privateurs payent très cher des médecins pour faire ce que fait @DrMatthieu bénévolement. Ainsi, il souhaite participer à la construction d’un outil de qualité et il espère réussir à convaincre ses collègues de passer au libre quand il estimera que le projet lui convient.

Donner l’opportunité aux médecins de participer à la construction de leur outil de travail est un des avantages majeurs du logiciel libre. A contrario, certains des bugs qu’il a signalés à son éditeur actuel il y a des années n’ont toujours pas été corrigés.

Des chiffres ? Quelle est la base utilisateurs courante ?

Difficile à savoir. Par principe, nous ne conservons aucune statistique ni aucun log concernant les téléchargements. Le logiciel peut vérifier, si l’utilisateur le souhaite, l’existence d’une nouvelle version en lisant un fichier texte sur le site web. Nous n’analysons pas les connexions à ce fichier.

Parfois je reçois un tweet d’un médecin d’une région de l’Inde ou d’un pays africain qui me dit qu’il aime utiliser FreeHealth (ou FreeMedForms).

J’ai une vague idée du nombre d’utilisateurs français via les forums, les mailing lists, les retours de bugs.

À vrai dire les chiffres m’importent peu, je continuerai à porter ce projet quoi qu’il arrive jusqu’à ce qu’il devienne un outil performant que chaque médecin aura envie de choisir en priorité face aux solutions non libres.

Des projets de développement ? Prochaines étapes ?

La prochaine étape est d’intégrer une base de données sur les médicaments à jour. Nous avons choisi la base Thériaque, éditée par une association regroupant de nombreux hôpitaux. L’avantage de Thériaque par rapport aux trois autres bases concurrentes est son indépendance. Elle n’a aucune relation avec l’assurance maladie, l’industrie pharmaceutique, l’industrie des données de santé ou les éditeurs privateurs de logiciels médicaux. Les trois autres bases de données ont des liens d’intérêts ou appartiennent en partie à un ou plusieurs de ces acteurs.

Un autre changement fondamental va intervenir dans la structure du logiciel. Je suis partisan du mouvement OpenNotes qui permet aux patients de lire le contenu de leur dossier médical. C’est très important pour améliorer la relation patient/médecine et la qualité des soins. Des études ont montré que les patients qui avaient accès à leur dossier relevaient de nombreuses erreurs et aidaient à les corriger. C’est une manière de diminuer le risque d’événements indésirables liés aux soins.

Par ailleurs, je me suis aperçu que traiter patients et soignants différemment au niveau du code n’avait pas beaucoup de sens. De nombreuses classes sont redondantes. En fait, le patient doit devenir un utilisateur à part entière du logiciel. Cette évolution va entraîner de gros changements structuraux et la nécessité de gérer les accès aux données différemment. Mais au final le code sera plus simple et plus facile à maintenir. Évidemment, comme toutes les fonctionnalités du logiciel, l’utilisateur reste le décideur. Nous respecterons le libre-arbitre des médecins qui ne souhaiteront pas activer cette fonctionnalité.

Pour ce qui concerne mon entreprise, j’aimerais la transformer en SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) pour que les utilisateurs soient encore plus impliqués dans la construction de leurs outils et pour qu’ils financent eux-mêmes les développements futurs, afin de garantir l’indépendance financière du logiciel.

Le mot de la fin ?

Ni la santé, ni la médecine, ne sont un commerce ou une industrie. Les valeurs du logiciel libre et open source nous permettront d’apporter des solutions éthiques, indépendantes, performantes, respectueuses du secret médical, des droits et des libertés de toutes les personnes : personnes en bonne santé et qui souhaitent le rester, patients et professionnels de santé.

La relation de soin est basée sur la confiance, notamment sur la certitude que ce qu’on confie au soignant ne sortira pas du cadre du soin. Seuls des outils libres et open source peuvent garantir de manière vérifiable que cette relation de confiance ne risque pas d’être brisée.

Vive le logiciel libre, vive Framasoft !

 

Liens

Médecine libre a un compte Mastodon

 

De PIQO à Nivara


Émilien Court - Jérémie Nestel

Titre : Du projet PIQO à l'entreprise Nivara
Intervenants : Émilien Court - Jérémie Nestel
Lieu : Radio Bac FM - Nevers
Date : 22 juin 2017
Durée : 32 min 32
Télécharger le podcast de l'émission du 22 juin 2017
Licence de la transcription : Verbatim

Transcription

Jérémie Nestel : Bienvenue sur Bac FM 106.1, Place numérique. Aujourd’hui nous recevons Émilien.

Émilien Court : Bonjour.

Jérémie : Qui a développé une entreprise autour d’un projet qui est de permettre à ce que chacun puisse avoir accès rapidement à un ordinateur

Émilien : C’est bien ça.

Jérémie : La première vous avez certainement entendu, parce que ça a fait le buzz dans la Nièvre, ils ont développé autour de Raspberry Pi un petit ordinateur qui s’appelle PIQO1 et aujourd’hui, eh bien vous allez avoir l’exclusivité, on passe à une autre techno et il y a des nouvelles choses qui se préparent.

Émilien : Oui, c’est ça. On a prévu d’aller un petit peu plus loin ; on a étendu la gamme, du coup, parce que maintenant ça fait deux ans qu’on travaille sur ce projet. Donc la gamme s’est beaucoup étendue vers de l’informatique plus traditionnelle, avec des PC. Au départ on était sur vraiment des tout petits objets, pas chers, assez peu performants — il faut être honnête — pour des usages basiques. Maintenant on a des ordinateurs qui sont beaucoup plus puissants, toujours à base de logiciels libres, puisque l’ADN de PIQO en fait c’est ça, c’est de faire en sorte que n’importe qui puisse acheter un ordinateur, le brancher, sauf qu’au lieu d’avoir des logiciels propriétaires, fermés, il ait des logiciels libres, pré-installés, prêts à l’usage.

Jérémie : On va revenir un peu en arrière. Du coup quelle est ton entreprise ? Qu’on comprenne un peu, dans la Nièvre. Après on reviendra un peu sur la philosophie de votre entreprise et après sur les nouvelles possibilités.

Émilien : L’entreprise s’appelle Nivara2 et donc c’est l’entreprise qui exploite, en fait, la marque PIQO.

Jérémie : D’accord. Du coup vous êtes des entrepreneurs. Au début, c’était un projet avec une volonté associative de favoriser à ce que chacun ait un ordinateur.

Émilien : C’est toujours une association aussi, PIQO.

Jérémie : D’accord.

Émilien : En gros la marque PIQO, on va dire le cahier des charges est mis en place par l’association, dans une démarche associative et ensuite, le côté opérationnel des choses, la mise en œuvre, la production, la commercialisation, est faite par la société.

Jérémie : Donc Nivara, du coup, commercialise des ordinateurs qui sont le plus possible à coût réduit, pour favoriser à ce que toutes les institutions, à ce que tout un chacun, puisse avoir accès au numérique, à un ordinateur. Et un des choix que vous faites c’est le logiciel libre.

Émilien : C’est ça. Oui.

Jérémie : C’est vrai qu’on en a beaucoup parlé dernièrement, mais c’est toujours bien de rappeler qu’un logiciel libre est un logiciel qui est fourni avec le code source, c’est-à-dire le programme avec lequel il est écrit. Et que le fait d’avoir le programme permet, finalement, de pouvoir le copier et de le diffuser librement, mais, en même temps il y a une licence, dans ce logiciel libre, c’est pour ça qu’il est libre, qui donne un certain nombre de règles. Ça veut dire qu'on a le droit de le diffuser, même de le revendre, mais, par contre, on doit garantir que tout le monde puisse avoir accès au code informatique. Donc il y a une démarche de permettre à ce que chacun, finalement, puisse accéder à un logiciel, mais ça va plus loin parce que ça permet aussi à ce que tout un chacun sache ce qui se passe sur son ordinateur ou puisse modifier le programme.

C’est vrai que c’était beaucoup plus utilisé par des informaticiens parce que ça permet, finalement, d’adapter le logiciel à ses besoins, mais, en même temps surtout ça permet, maintenant qu’on voit qu’il y a énormément de problèmes de virus ou de sécurité, d’avoir un contrôle plus optimum sur sa machine, de trouver qu’il y ait des personnes qui puissent s’en occuper. Donc le choix que vous faites qui est le logiciel libre — d’ailleurs on va rappeler que bientôt il y a les Rencontres Mondiales du Logiciel Libre à Saint-Étienne3 début juillet. Je sais que l’association Nevers Libre4 propose du covoiturage, vous pouvez regarder Nevers libre covoiturage si vous voulez découvrir la culture libre, petite parenthèse.

Et donc, à l’heure d’aujourd’hui, et c’est pour ça du coup qu’on se voit, c’est que les gens connaissaient PIQO. Au début vous vous étiez servis, finalement, d’une carte qui s’appelle Raspberry Pi qui est une carte qui permet de faire énormément de choses, notamment qui est bien connue par les personnes qui font de la domotique, mais que vous, vous avez utilisée pour pouvoir favoriser à ce que des personnes puissent bénéficier des mêmes services qu’un ordinateur. Et là, ce qui est intéressant c’est que vous avez trouvé une autre techno.

Émilien : En fait, on a pas mal de projets dans les cartons. Celui qui est imminent c’est un produit qui s’appelle PIQO One Stick ; ça ressemble à une grosse clef USB tout simplement. C’est là aussi un ordinateur plus puissant. C’est un véritable PC. Je ne vais pas rentrer dans les détails trop techniques sur la techno, mais l’idée c’est d’avoir, là aussi, un ordinateur pas cher, qu’on puisse brancher partout, qui puisse être utilisé pour faire de la bureautique, pour faire du multimédia, pour gérer ses photos, ses mails, enfin voilà, tout ça. L’avantage de ce produit-là c’est vraiment qu’il est encore plus compact et, en termes de prix, on se situe à peu près autour des 100, 120 euros.

Jérémie : D’accord ! Donc c’est une grosse clef USB et ça peut se brancher derrière sa télévision ?

Émilien : Oui. C’est ça. On peut brancher.

Jérémie : Je pars en vacances, j’ai envie d’avoir mon ordi avec moi, je peux le brancher derrière n’importe quelle télévision équipée d’un port USB.

Émilien : Exactement. On peut l’utiliser à son bureau, le brancher derrière son écran. On peut le mettre à la maison derrière sa télé, effectivement, pour aller sur Internet regarder des vidéos, des films, etc. Il n’y a pas de soucis. On peut l’emmener avec soi partout. L’idée c’est vraiment d’avoir son ordinateur dans la poche, en fait.

Jérémie : Et c’est là où votre entreprise est intéressante, parce qu’on sait qu’à une époque la communauté Raspberry Pi avait dit : « Tiens quelle est la plus-value de votre association, de votre entreprise » et, finalement c’est là où, en t’entendant, on la trouve réellement. C’est que tester des technologies, les adapter, regarder comment on peut les utiliser, les optimiser, ça c’est un travail, ça prend du temps, c’est un service et donc du coup, c’est là-dessus qu’est positionnée maintenant votre entreprise.

Émilien : Oui, c’est ça. Si on reprend l’histoire par rapport au Raspberry Pi, effectivement il y avait eu forcément une demande de la communauté technophile, en fait, par rapport à la valeur qu’on pouvait avoir sur nos solutions. Simplement, on ne s’adressait pas à eux, on s’adressait vraiment au grand public. Et l’idée c’était de prendre une technologie qui était finalement un petit peu réservée aux technophiles et aux geeks pour la mettre entre les mains du grand public. Et donc il y avait tout ce travail de construction d’un écosystème logiciel, en particulier, qui soit très facile à utiliser. Ça nous a servi de base pour les solutions ensuite. On a beaucoup appris, en fait, en faisant ça. Et du coup, maintenant, on tend à devenir de plus en plus autonomes sur les technologies qu’on utilise et à essayer de développer de plus en plus nos propres solutions.

Et on a d’autres choses en tête, à venir, et sur lesquelles on espère pouvoir vraiment avancer rapidement avec, au centre de notre motivation, là pour le coup, l’innovation vraiment, en termes d’usage. Après je ne peux pas trop en dire.

Jérémie : Mais si ! On est à la radio, on est sur Bac FM. L’excuse que vous nous foutez ! Non !

Émilien : On travaille beaucoup sur la modularité, en fait, des ordinateurs. Sur la possibilité de moduler son ordinateur sur plusieurs usages, c’est-à-dire en fixe, en portable, en tablette. C’est le gros projet sur lequel on veut travailler aujourd’hui.

Jérémie : On va faire une petite pause musicale.

[Musique]

Jérémie : Bon retour sur l’émission Place numérique, Bac FM 106.1. Vous venez d’entendre un morceau de Rico da Halvarez, musicien qui fait de la musique libre. C’est un peu la spécificité de l’émission Place numérique. C’est vrai qu’on a une tendresse pour le logiciel libre, mais également les musiques libres. Du coup vous avez entendu une musique. Une musique libre c’est quoi ? C’est une musique qui est mise sous une licence et cette musique que vous venez d’entendre vous avez le droit de la mixer, de la copier, de la donner à vos amis, à condition de citer l’auteur. Donc merci Rico da Halvarez, en tout cas de partager, comme ça, ta musique. Sur Place du numérique, nous diffusons de la musique libre.

On revient avec Émilien qui est en train de nous raconter, justement, le projet de son entreprise. Projet intéressant parce qu’au départ il est né d’une association, avec l’objet de favoriser à ce que tout le monde puisse avoir un ordinateur et puis de découvrir la philosophie libre. Ça s’est transformé en entreprise. Et maintenant on est vraiment au cœur du projet. Ça veut dire auditer des technologies, regarder comment on peut les moduler, comment on peut simplifier ces technos pour que tout le monde puisse en bénéficier, particulièrement dans un usage informatique. Et là vous allez aller beaucoup plus loin, vous allez partir sur de l’innovation, donc bientôt on aura de la domotique pour tous ?

Émilien : La domotique ce n’est pas encore un sujet sur lequel on travaille beaucoup. On essaie vraiment de changer les usages, en fait. On a plusieurs problématiques en tête et une des problématiques qu’on a c’est l’écologie. On est assez attachés à ça. Et l’idée c’était de se dire est-ce que plutôt que d’acheter trois ordinateurs ou quatre ordinateurs, on ne peut pas acheter un ordinateur qu’on va pouvoir utiliser dans toutes les configurations possibles ? C’est-à-dire, en fait — alors je vais essayer là aussi de ne pas être trop technique — mais de séparer le traitement, l’unité de calcul, de stockage et le terminal. Voilà.

Sans être trop technique et sans rentrer trop dans les détails du produit, l’idée c’est vraiment ça, c’est d’avoir une sorte de petite cartouche ou une petite clef, qu’on peut clipser à la fois sur un terminal type PC portable, sur un terminal type station d’accueil pour en faire un PC de bureau, qu’on peut emmener avec soi quand on part du travail et qu’on peut rebrancher chez soi, à la maison, et d’avoir comme ça son ordinateur qui nous suit partout et dans toutes les configurations possibles, en tablette aussi. Voilà ! Ça c’est le projet sur lequel, maintenant, on veut commencer vraiment à travailler.

Jérémie : C’est intéressant. Moi, ce qui me passionne un peu dans votre entreprise, c’est aussi le côté de tester. Vous avez bien testé Raspberry Pi. Comment ça s’appelle l’autre techno ? Parce que j’ai oublié son nom, je ne la connaissais pas.

Émilien : Sur le Stick ?

Jérémie : Donc le Stick, c’est comme ça que ça s’appelle, et donc du coup vous testez combien de technos. Il y a d’autres choses que Stick ou Raspberry Pi sur lesquelles vous êtes en train d’avancer dans le laboratoire de votre entreprise ?

Émilien : Oui. Enfin après on utilise des technologies.

Jérémie : Nous n’avons pas le droit de le dire !

Émilien : Non je ne peux pas citer de noms de marques normalement, donc voilà. En général, on procède d’une façon simple. On commence à tester, à essayer de définir ce que va être le produit, ce qu’on veut qu’il fasse. On a une phase de tests et ensuite on le commercialise. Sur le Stick, aujourd’hui, le produit est prêt, en fait. Donc voilà.

Sur les produits qui vont venir plus tard, c’est encore trop tôt, on n’a pas encore complètement défini quelles seront les technologies qui seront utilisées.

Jérémie : En tout cas c’est intéressant. Du coup, dans votre entreprise vous êtes combien ?

Émilien : Là, aujourd’hui, on est cinq à travailler dans l’entreprise. Après ça varie. On fait appel aussi à beaucoup de prestataires extérieurs, parce que c’est quand même très pratique. Ça peut être au niveau technique, mais ça peut aussi être au niveau marketing, au niveau commercial.

Jérémie : Vous voyez qu’une idée généreuse, finalement, peut permettre à cinq personnes de développer un projet. Du coup, si on veut découvrir le Stick, on va sur votre site web ? Comment on fait ? Il y a des démos ? On sait que vous avez une entreprise à… ?

Émilien : On était localisés à Fourchambault jusqu’à maintenant. Là, on déménage en centre-ville à Nevers. On est train de s’installer gentiment place Chaméane.

Jérémie : Ça c’est une très bonne nouvelle !

Émilien : On pourra bientôt venir nous voir directement.

Jérémie : Ça veut dire qu’en juillet on peut taper à la porte, on peut chercher.

Émilien : Après il ne faut pas hésiter à nous contacter sur notre site, sur piqo.fr. Oui, on est tout à fait disposés à faire des démos, à expliquer nos produits, à les montrer.

Jérémie : Pour tester le Stick ?

Émilien : Bien sûr.

Jérémie : Revenons un peu sur l’objet pour donner, justement, envie aux auditeurs de passer la porte de PIQO ou d’aller sur le site piqo.fr. Le Stick. J’ai une grand-mère qui n’a pas beaucoup d’argent pour s’acheter un ordinateur, mais j’aimerais pouvoir communiquer avec elle, c’est adapté ? Dis-nous un peu.

Émilien : Oui ! Par exemple j’ai une grand-mère qui a une télé LCD classique, qui n’a pas d’ordinateur, qui a peut-être un peu peur aussi de s’y mettre, évidemment. C’est un produit qui sera adapté parce qu’il suffira de le brancher derrière sa télé, de mettre un clavier, souris sans fil éventuellement, et puis une connexion internet et elle aura accès à Internet, elle pourra aller — alors on ne va citer de noms de marques de services, encore moins propriétaires — mais sur des services pour passer des appels par exemple, y compris des appels visio.

Jérémie : Elle pourra faire ses petites lettres administratives. Si elle a besoin, ou je pourrai l’aider.

Émilien : Elle pourra faire ses petites lettres. LibreOffice est évidemment pré-installé avec le traitement de texte, le tableur, enfin tous les logiciels nécessaires.

Jérémie : Donc une suite bureautique intégrale qui est pré-installée.

Émilien : C’est ça. Elle pourra, évidemment, regarder les photos de ses petits-enfants ou les vidéos de ses petits-enfants envoyées par la famille. Elle pourra aller sur des services de vidéos à la demande aussi, sur Internet. Voilà !

Jérémie : Donc ça c’est avec le nouveau produit, le PIQO Stick. Et ça peut aussi servir pour des familles qui ont des adolescents ou des enfants, qui n’ont peut-être pas acheté un ordi pour tous, mais du coup on peut acheter trois/quatre Sticks.

Émilien : Par exemple.

Jérémie : Du coup on ne va pas avoir quinze écrans dans sa chambre.

Émilien : Et un seul écran.

Jérémie : On peut avoir deux écrans. À ce moment-là chacun prend sa clef, fait son temps, peut accéder à Internet et au moins pouvoir faire ses devoirs. C’est vrai qu’à l’heure d’aujourd’hui, moi j’ai découvert que dans tous les collèges de la Nièvre, les enfants qui n’avaient pas accès à Internet n’avaient plus accès à leurs devoirs, parce que tout est maintenant sur Liberscol5. Donc c’est vrai que nous ça nous a posé un souci. On n’avait pas forcément prévu, justement, que les ordinateurs soient en accès libre pour les enfants. C’est vrai que d’avoir Stick, parce qu’en même temps Stick on peut aussi peut-être plus brider et peut-être voir avec vous en disant « voilà moi je n’ai pas envie qu’il y ait telle application de jeux ; je n’ai pas envie que l’ordinateur puisse… » Et donc du coup, on peut aussi vous voir en tant qu’entreprise : moi je veux qu’il y ait une suite bureautique parce qu’il y a les devoirs à faire, accéder à Internet, mais je ne veux pas qu’on installe de jeux parce que ça distrait son attention. C’est ça qui est intéressant. C’est un ordinateur, on peut voir avec vous pour l’adapter un peu aussi à la demande.

Émilien : Bien sûr. On a des demandes régulièrement pour des usages un peu spécifiques et oui, on n’hésite pas à l’adapter. Ça a été abordé sur Bac FM, par exemple pour le handicap, où on avait des demandes assez spécifiques et du coup, maintenant, on essaie aussi de développer des solutions spécifiques pour le handicap. Mais dans tous les cas, on peut étudier avec le client quels seront les logiciels qui pourront être installés, pas installés. On est sur des systèmes type Linux, avec un niveau de sécurité aussi qui est quand même extrêmement important. Concrètement ça veut dire qu’il faut un compte administrateur sur l’ordinateur pour pouvoir faire des modifications, et il suffit que les parents aient le code administrateur mais que les enfants ne l’aient pas pour que, de toutes façons, ils ne puissent pas faire tout ce qu’ils veulent avec l’ordinateur. C’est sécurisant pour les parents. On peut mettre aussi un contrôle parental. Enfin voilà, il y a tout un tas de solutions.

Jérémie : Je ne sais pas si vous imaginez la chance sur Bac FM, vous avez trois exclusivités : vous avez d’une part que PIQO s’installe bientôt place Chaméane, donc pour vous les Neversois, ça sera libre. Et deuxième info, du coup, un nouveau produit, Stick, qui peut marcher de la mamie aux enfants, voire tout le monde parce que c’est quand même assez agréable quand on part en vacances, ne pas forcément prendre son ordinateur et pouvoir dire eh bien voilà, si j’ai besoin je me connecte sur n’importe quelle télé. Et donc du coup, une troisième information, c’est que vous devenez acteur de l’innovation et que ce travail que vous avez commencé d’Internet pour tous, vous continuez à tester un peu toutes les technos et à promouvoir et inventer les nouveaux usages. Ça c’est super !

Émilien : Oui. Et puis on a une vraie volonté maintenant d’essayer de changer la façon d’utiliser l’ordinateur. Ça fait très prétentieux comme ça, il y a en a d’autres qui l’ont dit avant. Mais en tout cas, dans la forme de l’ordinateur et la façon dont on l’utilise, on a envie d’explorer de nouvelles choses. Oui !

Jérémie : Eh bien on va refaire une petite pause musicale, avec toujours notre ami Rico da Halvarez. Donc musique libre, Rico, un artiste libriste, geek, et qui partage sa musique. On vous invite à le découvrir et sachez que toute sa musique, si vous l’aimez, est en téléchargement libre sur Internet. Petite pause musicale.

[Musique]

Jérémie : De retour sur Bac FM 106.1, Place numérique. Vous venez d’entendre un morceau de Rico da Halvarez qui s’appelle Prépuce Cul. On va continuer notre émission et on va parler sur quelque chose qui me tient à cœur et je trouve ça très intéressant : c’est une entreprise qui s’est montée à partir d’un projet associatif et de parler que finalement, dans cette volonté d’entreprendre, il y a aussi cette envie de valeurs et de développer un projet de société. Donc vous avez vu un peu les projets technos, Raspberry, Stick. J’espère que vous avez compris que là vous avez une super innovation pour avoir un ordinateur que vous pouvez librement partager dans votre famille et adapter aux besoins de tout un chacun. Et là, maintenant, on va parler un peu des valeurs de ton entreprise.

Émilien : Oui.

Jérémie : Déjà rappelle le nom , parce qu’on connaît PIQO, du coup l’association, l’entreprise on la connaît un peu moins.

Émilien : L’entreprise s’appelle Nivara et elle produit et elle distribue la marque PIQO. PIQO ce sont des ordinateurs qui s’appuient sur du logiciel libre. On a déjà expliqué ce qu’était un logiciel libre. Effectivement, derrière il y a tout un système de valeurs.

Jérémie : Est-ce que Nivara ça veut dire quelque chose ? Est-ce que ça a été pensé du coup ? Votre philosophie ? Comment vous avez trouvé ce nom ?

Émilien : Comme ce n’était pas un nom qu’on était forcément amenés à beaucoup mettre en avant, en fait, c’est un nom assez générique qui fait quand même référence à la Nièvre et à Nevers. On avait quand même cet ancrage local qui était important pour nous.

Jérémie : Ça c’est déjà de la philosophie.

Émilien : C’est déjà une philosophie.

Jérémie : Ça veut dire que vous tenez à votre territoire.

Émilien : Oui ! Clairement on voulait que ce soit, dans le nom en tout cas, ancré dans le territoire. Après, sur les autres aspects de notre philosophie, il y a cette idée du partage. Tu expliquais tout à l’heure que le logiciel libre ce n’était finalement pas que du logiciel en fait, que ça pouvait toucher tous les aspects de la connaissance. Et donc, plus globalement, notre démarche c’est ça, c’est fournir des outils pour accéder à la connaissance et de la façon la plus ouverte et la plus libre possibles. Au sens large, notre démarche c’est ça.

Si en plus, là-dedans, on peut intégrer la prise en compte des préoccupations environnementales, c’est-à-dire qu’est-ce qu’on génère comme déchets avec un produit électronique ? Quelle est la quantité de plastique qu’il y a dedans ? Quels sont les produits toxiques, éventuellement, qu’il peut y avoir dans un ordinateur ? Quelle est sa consommation électrique ? Ça aussi c’est extrêmement important pour nous, c’est le deuxième aspect de notre démarche.

Donc faire des produits qui soient à la fois porteurs de sens en termes de valeurs à défendre et beaucoup axés sur le partage, forcément, et des produits qui, en plus, prennent en considération les problématiques environnementales, voilà, on a bien résumé le sens de notre travail.

Jérémie : C’est vrai qu’il y a quelque chose qui est intéressant c’est qu’on est un peu sur un concours au smartphone, à l’heure d’aujourd’hui, où chaque année on va jeter notre smartphone pour, finalement, peu de nouveaux usages, hormis des usages marketing. On s’aperçoit bien, également, que de plus en plus d’objets de consommation technologique sont conçus pour se casser assez rapidement.

Émilien : Oui.

Jérémie : Et c’est vrai qu’on est un peu prisonniers, finalement, de ce monde-là. Et d’avoir une entreprise qui propose un autre choix, qui est de dire eh bien voilà, on ne vous propose peut-être pas le dernier bijou technologique mais un ordinateur sur lequel réfléchissez aux besoins réels de ce que vous faites avec votre ordinateur. Vous allez voir que, finalement, vous l’utilisez surtout pour faire de l’Internet et du traitement de texte, à 90 % des cas. Et essayer de réfléchir à comment la technologie finalement peut aussi s’installer, c’est ça un peu le projet, dans un projet de société.

Émilien : Oui. Complètement. Et puis, de toutes façons, la technologie n’a jamais été autant prégnante dans la société et le numérique n’a jamais été aussi important dans nos vies, en fait. Donc il est temps, aussi, de se poser ces questions-là. Qu’est-ce que ça veut dire un logiciel propriétaire en 2017 ? Ce n’est pas la même chose qu’en 1995 ou en 2002. Qu’est-ce que ça veut dire un produit qui tombe en panne aujourd’hui ? Ce n’était pas la même chose il y a 20 ans. Et puis un ordinateur, il y a 20 ans, il pouvait fonctionner trois/quatre ans sans problème.

Jérémie : Et c’est vrai qu’on est de plus en plus prisonniers des objets technologiques ; on n’a plus accès aux batteries ; comprendre comment réparer un matériel, même simple, ça devient très compliqué.

Émilien : C’est ça. Et puis les produits sont conçus, de toutes façons, pour ne pas durer longtemps. Clairement, l’objectif d’un fabriquant de smartphones, c’est de vous revendre un smartphone dans les 18 mois qui suivent l’achat de votre téléphone. Le téléphone portable c’est vraiment devenu un consommable. Nous, on est vraiment sur une démarche inverse : on ne veut pas faire du consommable. On veut faire des produits qu’on puisse quand même, à un moment, au moins ouvrir et regarder ce qui se passe dedans. Oui, bien sûr !

Jérémie : Avec donc, du coup, cet aspect finalement qui est le logiciel libre, mais aussi que le matériel soit accessible.

Émilien : Oui. C’est ça.

Jérémie : Donc vous regardez, vous ouvrez un peu le Stick. Vous regardez comment c’est fait. C’est vrai que Raspberry, finalement, c’est très simple.

Émilien : Ça avait cet avantage-là.

Jérémie : C’était un matériel mis à nu. Il y avait même, je crois, un Raspberry qui était entièrement libre ou peut-être que je dis une bêtise, parce qu’il y a des discussions sur les Raspberry Pi.

Émilien : Il y a plusieurs versions.

Jérémie : Et ça, c’est vrai que c’est une belle démarche ! Et je pense que, en tout cas bientôt place Chaméane, j’invite vraiment les auditeurs de Bac FM à pousser la porte et surtout à guetter quand est-ce que vous aller arriver, parce que moi je vais militer pour qu’on puisse tester les technos avec vous. En tout cas, c’est mon vœu pieu. Et en même temps aller sur le site piqo.fr. C’est vrai qu’à l’heure d’aujourd’hui on est sur cette dynamique des startups où on va mettre un milliard. C’est vrai qu’on peut aussi se demander à quoi ça sert, finalement, de mettre des milliards. Est-ce que le vivre ensemble, le savoir-être, le partage, ce ne sont pas des choses qui peuvent revenir ?

On n’a pas forcément besoin d’avoir une agriculture où on consomme à tout-va. On peut être sur une agriculture du partage. Je salue, je ne sais pas s’ils nous écoutent, Bac FM, en tout cas je pense aux amis des Colibris et d’ailleurs moi ça me fait plaisir que place Chaméane, il y a Gilles qui est artisan du monde, qui n’est pas très loin, où vous pouvez acheter le pain de Gilles qui s’est reconverti en pain bio sur cette démarche-là. On montre aussi d’autres entreprises qui ont un peu cette philosophie-là. On voit qu’on peut être dans le partage sur le pain, sur les produits, mais aussi sur les technologies. Et c’est vrai que le logiciel libre et la philosophie derrière, sous-tendue finalement, où la connaissance c’est quelque chose qui doit se partager, c’est essentiel parce qu'un monde qui devient sans partage, où on est enfermés, comme il peut y avoir des tentations dans un monde en réalité virtuelle, eh bien c’est assez triste au final !

Émilien : Oui. Exactement. On a besoin de comprendre les choses. Après c’est un projet de société aussi, et puis, fondamentalement, notre idée c’était de proposer une alternative, en tout cas au modèle qui était imposé. Et on continue de se battre pour ça.

Jérémie : Donc si vous avez envie de soutenir une entreprise qui essaye de défendre la Nièvre, avec une volonté forte associative, n’hésitez pas à taper PIQO sur votre moteur de recherche et à aller voir le site. Les rencontrer place Chaméane et voir comment on peut soutenir. Parce que, d’une part ça fait de l’emploi local et en même temps, ça amène peut-être une autre façon de voir la technique et les technos.

Émilien : C’est ça.

Jérémie : Est-ce qu’il y a d’autres choses à ajouter ? On arrive à la fin.

Émilien : Non. Je pense qu’on a été très clairs.

Jérémie : On va remercier nos auditeurs. On va continuer. Aujourd’hui on est modo Rico da Halvarez, donc musique libre. C’était une émission qui était un peu plus spécifique au partage. Merci de nous avoir écoutés. Place numérique, Bac FM, on rend l’antenne. À très bientôt.

Émilien : Au revoir.

FreeTorrent

Catégorie : Le Libre - Tags : torrent, tracker, licence libre, téléchargement, p2p

Freetorrent est un site de partage à travers le protocole bittorrent (P2P) de toute ressource sous licence libre ou libre de diffusion. Il peut s'agir de films, documentaires, jeux, musiques, images, logiciels, systèmes d'exploitation, ... du moment que la licence utilisée est libre.

Lien officiel

Antoine Moreau : « l’infini est en cours »

 

Personnage atypique dans notre galerie de portraits des dessinateur-ice-s qui publient sous licence libre, Antoine Moreau partage en copyleft des dessins réalisés par des personnes de rencontre. Entre autres activités.

Une démarche artistique hors normes, qui dure depuis super longtemps !

Nous avons déjà longuement parlé d’Antoine en 2011.

Salut Antoine ! Est-ce que tu peux te présenter ?

Je suis un artiste peut être. J’ai été à l’initiative et co-rédacteur de la Licence Art Libre en 2000. J’ai mis en place l’association Copyleft Attitude.


Je suis maître de conférences au département Multimédia de l’Université Franche-Comté. En mai de cette année j’ai organisé, avec le soutien de l’université, un festival d’art contemporain numérique transmédia et libre copyleft à Montbéliard.

Raconte-nous comment est né ton projet, et depuis combien de temps tu fais ça ? (j’ai vu des dessins de 1982 !)

De 1982 à 1997 j’ai demandé à des personnes de rencontre de me dessiner quelque chose sur une feuille vierge A4. Elles signaient, je contresignais et conservais la feuille.

En février 2008 je reprends cette activité avec quelques changements :

  •  La feuille comporte une mention légale copyleft selon les termes de la Licence Art Libre.
  • Je ne contresigne pas.
  • Le dessin est scanné ou photographié.
  • Il est restitué à son auteur.
  • J’en conserve une copie numérique et mets en ligne.

Je pense que si j’ai été amené à faire ces dessins c’est pour répondre à un problème simple : que dessiner et comment le faire ?
En confiant la réalisation du dessin à qui veut bien le faire à ma demande, je découvre ma part d’auteur excédant visiblement l’auteur que je suis censé être et reconnu comme tel par ce qu’il a en propre.

Aux RMLL en 2009 je présentais ainsi (avec une touche de Lao Tseu) ce que j’allais faire :
Antoine Moreau se promène avec des feuilles vierges copyleft selon les termes de la Licence Art Libre pour les offrir à qui veut dessiner dessus.
Il adopte la tactique du non-agir, et pratique l’enseignement sans parole.
Toutes choses du monde surgissent sans qu’il en soit l’auteur.
Il produit sans s’approprier, il agit sans rien attendre, son œuvre accomplie, il ne s’y attache pas.

Tu es vraiment à l’origine du copyleft ?

Non, c’est Don Hopkins, artiste et programmeur, ami de Richard Stallman qui, un jour de 1984, lui a envoyé une lettre avec noté sur l’enveloppe cette phrase : « Copyleft — all rights reversed ». « Copyleft » est alors devenu le mot qui allait désigner l’idée du logiciel libre tel qu’il a été formalisé par la General Public License.

Est-ce que tu es toi-même dessinateur ? J’ai vu des sculptures, aussi.

Je confie des sculptures à des personnes de rencontre en leur demandant de la confier également à quelqu’un d’autre et ainsi de suite, sans qu’il n’y ait de propriétaire définitif ni de point de chute final. Je demande simplement à ce qu’on m’informe de l’histoire de la sculpture :
à qui elle a été confiée, où elle se trouve et quand s’est passée la transmission, de façon à avoir un historique de l’œuvre itinérante.

Peinture : une peinture de peintres. Je propose à des peintres de se peindre les uns par dessus les autres sur une toile. Cette peinture n’aura pas de fin, pas d’image arrêtée. C’est la peinture sans fin par la fin de la peinture. Chaque couche de peinture d’un peintre différent fait disparaître, entièrement ou en partie la couche précédente.Des traces photo demeurent.

Tu as fait des expositions physiques, aussi. Beaucoup ?

Fatalement, un artiste est amené à montrer son travail. Je me suis appliqué à cette convenance.

Tu as besoin de contributeurices ? D’aide financière ? D’admiration ? De câlins ?

Après avoir soutenu ma thèse en 2011  « Le copyleft appliqué à la création hors logiciel. Une reformulation des données culturelles ? » il y a eu le projet d’en faire un framabook. Il y a eu enthousiasme et débat et tentative de passage à l’acte. Plutôt que de réviser moi-même le texte pour l’adapter au format livre j’avais proposé l’idée de laisser la communauté Framasoft le faire : couper dans le texte, choisir les passages à conserver, etc. en ayant, bien sûr, un droit de regard. Un wiki a été mis en place mais sans suite.

Eh bien je n’étais pas là à ce moment-là…

Ce Framabook serait semblable, dans son process, aux dessins dont je propose la réalisation. J’offre la matière, vous réalisez la forme que ça va prendre.

Comme d’habitude dans le Framablog, nous te laissons le mot de la fin.

Il n’y a pas de mot de la fin. L’infini est en cours. Tout se poursuit. D’une façon ou d’une autre.

 

Tous les dessins sont extraits de la collection d’Antoine.

Droits d'auteur, biens communs et ressources éducatives - Hervé Le Crosnier


Hervé Le Crosnier

Titre : Droits d'auteur, biens communs et ressources éducatives
Intervenant : Hervé Le Crosnier, maître de conférences en informatique
Lieu : CRDP76 - Caen
Date : Décembre 2013
Durées : Première partie 55 min 40 - Seconde partie 19 min 37
Visionner les deux parties de la conférence
Diaporama support de la conférence : format PDF
Licence de la transcription : Verbatim

Transcription de la première partie

On va commencer le spectacle.

Oui effectivement, j’essaye depuis toujours, en fait, de mêler des positions sur la société, donc activisme, militantisme, des positions sur l’entreprise, de bien penser que quand il y a une économie ce n’est pas uniquement d’avoir des belles paroles et c’est pour ça, peut-être, que j’essaye de confronter mes belles paroles aux réalités, en faisant des formations professionnelles — j’ai lancé des DESS — des choses comme ça. C’était l’idée de ne pas raconter des choses impossibles. Donc, à un moment donné, se confronter, au travers d’une maison d’éditions, même si elle est petite et marginale, mais qui publie d’excellents livres dont un sur les communs qui, jusqu’à présent, est le seul livre en français sur les communs de la connaissance [Libres savoirs - Les biens communs de la connaissance]. Mais ça va changer puisque David Bollier, qui est donc la personne qui m’a permis de rentrer dans ce domaine des communs à la fin des années 90, va publier, en janvier prochain, un excellent petit livre d’introduction aux communs [La renaissance des communs : pour une société de coopération et de partage] que je ne saurais que vous conseiller d’avance, je ne sais pas encore le titre, mais vous ne le manquerez pas. Voila. Et puis j’essaye de penser tout ça, donc d’écrire des articles, je ne sais pas si c’est de la recherche ou si c’est de la pensée d’intellectuel. Je pense qu’aujourd’hui nous avons un vrai problème à l’université, qui est cette confusion entre la recherche qui devient de plus en plus quelque chose d’hyper spécialisé, on dit de taylorisé, c’est-à-dire chacun s’occupe d’un tout petit segment de connaissance et le creuse ou le cultive avec les mêmes graines tous les ans. Et à côté de ça, on perd la vision générale qui est celle qu’on réserve aux intellectuels et donc vous savez qu’on repère partout le fait qu’il y a manque, en fait, d’intellectuels, c’est-à-dire de gens qui ont une vision plus globale.

J’ai été intéressé par le fait qu’aujourd’hui on nous demande de parler des communs, des biens communs, enfin bon, de ces termes qui pénètrent de plus en plus dans le vocabulaire politique et donc d'essayer de commencer par essayer de distinguer, en fait, tous ces termes qui appartiennent au même champ sémantique mais qui, en même temps, ont chacun des spécificités. On a parlé longtemps des biens communs, vous avez vu le livre qu’on a publié s’appelait Les biens communs de la connaissance. En fait il y a une histoire, j’y reviendrai un peu tout à l’heure, l’histoire de la recherche sur les communs, mais c’est l’idée qu’on part de ressources partagées. Biens communs, en anglais ce sont les common-pool resources, des ressources partagées sur lesquelles plusieurs personnes peuvent puiser. Bien évidemment, quand on partage des ressources, il faut se fixer des règles et on s’aperçoit de plus en plus que la question du bien lui-même, qui est partagé, devient secondaire par rapport à l’organisation sociale, aux forces internes, aux gens qui veulent partager ces communs. Donc le terme bien disparaît, en fait, de plus en plus du vocabulaire et on arrive, comme en anglais, les Anglais disent commons, bon eh bien on dit en français, maintenant de plus en plus, les communs.

Alain Rey le linguiste dans le livre Libres Savoirs, à la fin, fait une histoire de ce mot et il nous rappelle que communs est un terme qui est toujours dévalorisé ; c’est quelque chose d’assez étonnant. Vous le savez bien, les communs c’est ce dont personne ne s’occupe ; c’est la rue où on jette nos papiers ; personne ne veut nettoyer les communs ; surtout que les communs, vous savez bien, dans les fermes c’étaient les toilettes. Donc on a cette logique de dévalorisation du terme des communs et on va arriver au sens inverse, c’est-à-dire ce qui a été dévalorisé va devenir une valeur énorme pour représenter un futur quand les éléments qui ont été valorisés, la richesse, l’exception, l’excellence, le « en pointe », le « au top », tous ces éléments-là, on voit bien qu’ils ne construisent pas société, qu’ils ne font pas société. D’ailleurs, dans l’introduction, j’ai entendu « prendre soin », le care, l’idée qu’en fait il nous faut travailler ensemble, prendre soin de la société dans laquelle on vit. C’est peut-être ça la logique fondamentale des communs.

Bien évidemment, il y a le terme « le bien commun ». Le bien commun qui est un terme théologique, qui vient d’Aristote ; souvent, le bien commun, nous sommes censés en avoir tous une idée ; c’est comme l’intérêt général, mais à côté de ça nous ne savons jamais comment concrètement comment ça va se mettre en œuvre.

Les communs, au sens moderne, au sens qui est donné dans la théorie actuelle, ce sont, au contraire, des choses très pragmatiques, très pratiques. Comment on organise le vivre ensemble autour de ressources, autour de partage, autour de notions, qui nous sont nécessaires pour la société ?

En complément, on a tout ce qui est de l’ordre du bien public. Le bien public est un terme en économie qui a été utilisé depuis la fin des années 50, qui signifie, en fait, un bien dont on ne peut pas exclure l’usage et, par ailleurs, l’usage par l’un n’empêche pas l’usage par l’autre. Typiquement la lumière d’un phare : quand il éclaire, on ne peut pas empêcher les gens de ne pas se jeter sur les rochers parce qu’ils ont vu le phare et, en même temps, l’usage par un bateau n’empêche pas l’usage par l’autre. Donc ce sont des biens publics et on s’aperçoit que l’information a un comportement de bien public. C’est-à-dire quand une connaissance est là il est très difficile, en fait, d’empêcher les gens de s’en servir et l’usage par l’un n’empêche pas l’usage par l’autre. Donc comment on va, dans le domaine qui nous intéresse aujourd’hui, c’est-à-dire les communs de la connaissance, comment on va jouer avec cet aspect économique de bien public de l’information et en même temps son autre aspect qui est la propriété intellectuelle ? Je vais y revenir tout à l’heure.

Les communs se rapprochent aussi de la notion de service public. Je disais le care, prendre soin, organiser. Organiser le partage c’est organiser, en fait, une certaine conception de la société ; l’éducation, typiquement, est un commun. Elle est là pour partager, ou plutôt elle était, ou plutôt elle devrait être. On a obtenu hier les résultats de l’étude PISA et ces résultats nous montrent que justement l’éducation est en train de faire faillite non pas sur la qualité éducative, mais sur l’inégalité, c’est-à-dire sur la notion de partage. On a une éducation qui, de facto, favorise ceux qui sont favorisés et qui renvoie, qui rejette de plus en plus, ceux qui ont des difficultés. C’est une analyse objective de notre situation qui montre bien qu’entre communs et service public il y a quelque chose à faire. Il ne suffit d’être un service public, il faut aussi l’être concrètement, pragmatiquement, et c’est cela que les communs vont nous apporter, c’est-à-dire l’éclairage des gens qui participent au système.

Enfin le domaine public, alors je vais revenir tout à l’heure sur le domaine public de la connaissance, sur le domaine public du savoir, mais le domaine public n’est pas exactement les communs puisqu’il s’agit, en fait, de ressources ouvertes à tous, sans règles. La pêche dans la mer. Vous avez la haute mer, vous faites de la pêche, il n’y a pas de règles et, malheureusement, c’est en train de détruire la ressource marine à cause du fait qu’il y a des chaluts dérivants. Enfin vous connaissez un peu tous ces problèmes de la pêche aujourd’hui, la pêche en eaux profondes, la destruction des fonds et tout ça. Et donc aujourd’hui, on se pose la question justement : est-il possible d’avoir un domaine public qui soit uniquement ouvert, comme ça, à tous les usages sans qu’il n’y ait de règles qui soient mises en œuvre ? Les communs a contrario, c’est toujours quand il y a de la gouvernance.

Enfin cette notion d’intérêt général qui organise le tout.

Alors ce récit, ces éléments autour des communs, sont un récit absolument nécessaire, nécessaire parce que nous faisons face à ce qu’on appelle des crises. Excusez-moi, depuis 73 on dit que nous sommes en crise, je finis donc par croire que nous ne sommes pas en crise mais que c’est le fonctionnement absolument normal du système qui a été mis en place, le système qui nous dirige. Ce n’est pas une crise, c’est son fonctionnement, et donc il va falloir qu’on se pose d’autres problèmes sur l’organisation de la société si on veut obtenir ce que j’appelais tout à l’heure le partage ou l’intérêt général.

Nous sommes face aussi à une limite de la démocratie représentative. Je ne sais pas si vous avez remarqué, dans les dix dernières années, la majeure partie des grandes élections a été contestée parce que les gens estimaient qu’ils n’avaient pas 50 % mais qu’en fait il y avait un trucage ; y compris les élections aux États-Unis qui est quand même censé être un des grands pays de la démocratie représentative. Donc on voit bien qu’il y a là une crise parce que des gens sont élus et qu’on ne tient plus compte du reste de l'avis de la société. Or, le reste de l'avis de la société c’est ce qui fait vivre le monde.

Enfin, nous avons une prise de conscience écologique, c’est-à-dire les limites du monde. Nous avons vu la Terre d’en haut, nous avons des photos de la Terre, ce merveilleux Blue Marble de la NASA, qui est en perpétuel remis à jour, enfin cette photo magique de la Terre vue de l’espace. Donc de facto nous savons que nous sommes confrontés à des questions communes qui sont posées et non plus à des logiques d’intérêts personnels, individuels, d’entreprises, de pays ou de choses comme ça. Le changement climatique en est le symptôme le plus clair.

Donc ce récit est nécessaire parce qu’il permet d’ouvrir des fenêtres, de voir des solutions, en fait, à cette triple situation. Ensuite, dans notre cas, dans le cas des documentalistes, des gens de la formation, on nous parle sans arrêt d’une société de la connaissance, voyons bien qu’est-ce que la connaissance, comment elle s’organise, comment elle se diffuse, comment elle se partage et à quoi peut-elle servir au fond ? Est-ce qu’elle va servir à renforcer des inégalités, inégalités entre pays ou inégalités entre personnes ? Ou est-ce qu’au contraire cette connaissance va servir à un meilleur partage pour faire face, en fait, aux trois crises dont j’ai parlé précédemment ?

Alors si les communs sont une réponse, une prise de position, c’est qu’en fait ils existent depuis toujours et partout. Si on réfléchit bien, si on a une vision des communs comme étant une manière d’organiser des groupes sociaux pour partager des ressources, ça s’est toujours fait. C’est comme ça que les gens vivent au mieux, à commencer par le commun qui est le foyer familial où effectivement il faut, ce qu’on nous apprend tout petits, partager entre frères et sœurs ; obtenir tout ce qu’on peut, faire au mieux avec ce qui nous est donné. C’est pour ça que les communs sont souvent des modes de gestion utilisés dans des conditions difficiles, les communs de subsistance. Or, ce dont nous nous apercevons au fur et à mesure des études sur les communs, c’est que ça va au-delà des communs de subsistance. Mais il nous importe de prendre leçon de ceux qui sont confrontés à des situations difficiles : le livre de David Bollier parle de femmes dans des États indiens, ce qui concerne l'Andhra Pradesh, qui ont conservé des semences traditionnelles et qui continuent à les planter et à les échanger entre elles, et qui n’ont pas succombé à la révolution verte qui a lieu dans les années soixante, c’est-à-dire aux semences industrielles et qui aujourd’hui se retrouvent à pouvoir nourrir leur village grâce à ces pratiques-là, quand la révolution verte sert avant tout à faire du riz d’exportation ou des produits qui se transforment en argent et non pas en nourriture. Donc comment, en fait, cette richesse commune a continué à être maintenue par des tas de communautés partout dans le monde pour organiser le partage ?

En même temps, dans nos pays développés, on s’aperçoit que les communs servent au plaisir. Ce qui se partage c’est aussi du plaisir. C’est le partage des livres, ce qui nous intéresse. Vous savez quand même que la majeure partie de nos lectures vient de livres qu’on nous a prêtés, qu’on nous a conseillés, qui sont chez nos amis, etc. Cette idée qu’on va lire un livre et le garder pour soi est peut-être un mythe pour les grands éditeurs qui y voient surtout les espèces sonnantes et trébuchantes, mais ça n’a jamais, jamais, été le cas des lecteurs eux-mêmes.

Enfin les communs, c’est une manière de, justement, à partir du moment où on met en place la communauté, c’est-à-dire l’idée de groupee de gens qui se fixent de règles pour fonctionner ensemble, c’est l’existence de mouvements sociaux, c’est-à-dire de moyens de vivre ensemble quelles que soient les conditions extérieures qui forment le cadre général.

Alors, dans cette logique ancienne des communs — ça vient de loin — arrive le numérique. Arrive le numérique qui lui a des qualités particulières. Il a des qualités comme biens, les biens numériques sont des biens qu’on peut facilement transmettre, qui ont un coût marginal, c’est-à-dire un coût de reproduction qui tend vers zéro. Et donc on se retrouve avec une toute autre situation. L’ère industrielle produit des biens qui sont vendus sur un marché — des automobiles, des frigidaires, que sais-je encore — ces biens sont vendus sur un marché parce que chaque bien coûte quelque chose de plus à fabriquer. Or aujourd’hui, ce qui coûte c’est de fabriquer des prototypes et après, la reproduction ne coûte plus rien. Et là, nous avons un basculement radical de modèle économique. Comment on va faire en sorte que toute cette opportunité qui nous est offerte par le numérique soit réellement partagée, partagée entre tous ?

En plus, le numérique ajoute un autre élément qui va nous faire renaître cette idée de communs, c’est qu’on peut coopérer pour produire des biens numériques. L’exemple dont on parlait tout à l’heure, de biblio-fr1, c’est-à-dire d’une liste de diffusion, est typiquement un bien collectif. En fait il y a quelqu’un, d’accord, qui le crée, qui lance l’initiative, qui impulse, tout ça, mais ce n’est rien parce que le contenu lui-même est produit par les gens qui le lisent. Et donc, on a un vrai système collectif de production d’un outil de savoir, d’un outil de réflexion, d’un outil de connaissance. Et ça, c’est entièrement permis par le numérique sur plein de domaines, y compris on verra tout à l’heure, sur le domaine de fabrication d’objets matériels avec les fab labs ou les imprimantes 3D.

Ensuite, le numérique est né avec des utopies. C’est-à-dire ça n’a pas été, si on regarde l’histoire de l’Internet, c’est loin d’être uniquement une succession ou de la micro-informatique, c’est loin d’être une succession de prouesses techniques. Ce sont aussi des histoires qui ont été racontées, des mythes, tous ces mythes de construction de communautés virtuelles, d’un monde horizontal face au système vertical de l’industrie, etc. Donc toute une série d’utopies qui ont été mises en œuvre et qui ont changé pas mal les mentalités jusqu’à créer, parmi les ingénieurs de l’Internet, l’idée d’une démocratie technique, certes réservée au corps des ingénieurs. Tout le monde ne peut s’exprimer sur les normes de l’Internet et n’en a pas forcément les compétences.

Enfin, l’autre aspect du numérique, c’est qu’il nous rend sensible la mondialisation des échanges. Notamment, comme on peut faire circuler ces biens dont le coût de reproduction ne coûte rien, comment nous allons faire partager les connaissances qui sont produites dans les grands centres de connaissance et comment on va les faire diffuser à l’échelle du monde ? Tout ce qui est les relations, open access, santé publique, etc.

Alors, dans cette situation nouvelle, ouverte par le numérique, on retrouve une vieille question qui est celle de la propriété intellectuelle et on s’aperçoit qu’en fait, dans les vingt dernières années — non maintenant, je ne vois pas le temps passer, trente dernières années — dans les trente dernières années, nous avons un changement très radical de la conception même de la propriété intellectuelle. La propriété intellectuelle a toujours été conçue comme une manière de protéger des auteurs, c’est-à-dire soit dans l’esprit anglo-saxon du Statut d’Anne qui est ici en image. C’est l’idée qu’on va encourager les gens, encourager les personnes éclairées à écrire des livres utiles pour la société. Dans le modèle français c’est devoir quelque chose à la propriété la plus sacrée qui est celle de la production de l’esprit comme le dit la loi Le Chapelier. Donc on est dans l’idée qu’on va protéger des auteurs.

Or aujourd’hui, on s’aperçoit que la propriété intellectuelle sert principalement à limiter la circulation du savoir et des connaissances. Et ça c’est un changement très radical. On a oublié que cette protection des auteurs était l’enjeu d’un équilibre : en même temps qu’on a décidé de protéger les auteurs, c’est-à-dire de leur donner un monopole sur leurs œuvres, on a créé le domaine le public. Or cette logique-là est perdue. Vous entendez les gens dire « j’ai créé », comme si les gens n’avaient pas déjà hérité du savoir du passé, hérité de ce qu’ont donné leurs professeurs, hérité de grilles ou de connaissances anciennes, enfin, etc., pour créer quelque chose de nouveau. Donc c’est le premier basculement.

On a un deuxième basculement qui est si l’équilibre sert à valoriser la création, qu’en est-il 70 après la mort d’un auteur ? Peut-il encore créer ? Alors on a beau dire qu’on généralise : les auteurs morts qui ont du succès permettent de faire rentrer l’argent qui va payer les auteurs vivants qui n’en ont pas. Enfin ce n’est pas très vrai ça ! Ce sont des histoires qu’on raconte ! La réalité c’est qu’au bout d’un certain temps les gens ne peuvent plus écrire des œuvres, ils sont décédés et qu’à partir de ce moment-là toute extension de leur propriété se fait, en fait, au détriment de quelque chose, c’est-à-dire au détriment du domaine public.

Enfin, l’autre évolution importante des trente dernières années, c’est le basculement du fait qu’on avait deux droits. On avait un droit qui portait sur la création, la propriété littéraire et artistique, ou le copyright, et un droit qui portait sur l’invention, l’innovation, qui était le droit des brevets. Or ces deux droits ont fusionné, alors qu’objectivement, il n’y a aucune raison qu’ils fusionnent, à part la volonté commune de trois industries, c’est-à-dire l’industrie du logiciel, l’industrie de la pharmacie — les Big Pharma — et l’industrie de l’entertainment — Hollywood — qui se sont rendu compte, un jour, qu’en fait leur vrai métier c’était de gérer des droits qui devaient se poursuivre après la création d’objets ; après la parution du film il faut gérer les droits, du disque, du médicament ou du logiciel. Donc cette idée qu’il fallait qu’elles renforcent, pour devenir les industries puissantes qu’elles étaient, le rester et devenir encore plus puissantes comme on le voit maintenant avec vraiment ces trois types d’entreprises qui sont majeures dans notre société, il fallait qu’elles renforcent ces lois qui leur donnaient les moyens d’agir dans le futur à partir de leurs créations. D’où l’existence du terme de propriété intellectuelle qui était très peu utilisé auparavant.

Parallèlement à ce basculement de la propriété intellectuelle, on assiste à quelque de chose de merveilleux qui est que les moyens de créer sont rentrés dans les mains de tout le monde. Tout le monde a aujourd’hui les moyens non seulement de faire de la création, mais de l’organiser, de l’éditer, de la publier, de la diffuser, de toucher d’autres personnes. Tout le monde a, y compris dans les mains, les moyens de recevoir de l’information, de la connaissance, de la culture et de devenir un re-diffuseur : on rajoute dans son blog, on fait suivre dans un courrier. Enfin il y a toute une série de moyens qui transforment, en fait, ce qui était auparavant l’apanage d’une industrie, l’industrie de l’édition, l’industrie de la production de cinéma, etc., en une pratique faite par des milliards individus sur la planète à deux milliards d’internautes.

Donc on est là dans une situation qui est radicalement nouvelle et puis on s’aperçoit aussi que l’on passe de l’idée de l’autorité, auteur/autorité, vous voyez, c’est la même logique, l’idée de l’autorité venant de gens qui pondent des travaux, des œuvres, de la connaissance, du savoir et qui le diffusent à des gens qui sont là juste pour le capter, des élèves par exemple.

Or aujourd’hui, on s’aperçoit que le mode de fonctionnement c’est la conversation. Cette conversation a toujours existé. Ce qu’on appelle la République des Lettres, avant les revues scientifiques, c’était la manière dont les savants, les sachants de l’époque, échangeaient des lettres entre eux, des lettres manuscrites qu’ils copiaient, qu’ils recopiaient, qu’ils faisaient circuler, pour organiser cette conversation autour de leurs idées, de leurs savoirs, de leurs découvertes. Cette conversation, maintenant, est l’apanage de tout le monde. Elle passe par des modes des fois simples, le « j’aime » de Facebook, le retweet sur Twitter, qui sont toute une série de signes qu’on participe à une conversation. Elle passe aussi par des choses plus complexes comme la réécriture de pages dans Wikipédia. Le fait de dire mais là il y a un débat donc on exprime les termes du débat, etc. Elle passe aussi dans les publications scientifiques où, de plus en plus, elles sont associées à des conversations entre chercheurs autour d’idées ou de théories, avec, on le voit, une nécessité de revenir sur les choses publiées qui ne font plus vérité.

Très clairement, on a toute une série de phénomènes où des textes publiés sont retirés, sont mis en doute, où on refait des études pour savoir si ce qui a été publié est bien crédible, pas crédible, répétable, etc. Donc cette conversation devient un élément organisateur du savoir et il est rendu possible par l’existence du réseau.

Enfin, nous avons cette mondialisation dont j’ai parlé. C’est-à-dire il est quand même dramatique de trouver dans certains pays développés le moyen de résoudre des maladies, par exemple des épidémies comme celle du sida, et de ne pas partager cette connaissance avec les pays qui en ont le plus besoin, mais qui n’ont pas les moyens de se le payer. Donc cette mondialisation des échanges est un élément très important. Non seulement nous voyons la Terre depuis le ciel, nous savons que nous avons un monde fini, mais nous savons que dans ce monde fini les humains peuvent s’interconnecter, s’échanger les choses.

On a donc un changement de la propriété intellectuelle. On a un changement des conditions effectives dans lesquelles le savoir, la connaissance, se met en place et puis nous avons un autre changement qui est la conception de ce qui est l’ajustement à un domaine public, c’est-à-dire des connaissances qui sont exploitables par tous.

Parce que, à la différence de la mer dont j’ai parlé tout à l’heure où il fallait gérer quand même la ressource marine, la connaissance est additive, c’est-à-dire la seule chose qu’on peut faire c’est en produire plus. On ne peut jamais arriver à moins. D’accord ! Donc de ce point de vue-là, l’existence du domaine public est la garantie que tout le monde va pouvoir puiser dans ce domaine public, pour enrichir la connaissance ; ça ne peut pas faire autre chose que de l’enrichir. Donc il faut bien que la société définisse l’espace majeur de ce domaine public, qui est né, je vous le rappelle, en même temps que la notion de droit d’auteur. C’est l’espèce de penchant inverse. Or il n’y a, on s’en aperçoit, aucune définition positive du domaine public dans la loi française. Le domaine public serait comme défini par défaut. D’ailleurs on dit qu’on « tombe » dans le domaine public. Cette expression bien connue, en fait, a un sens très précis. La seule chose qui tombe c’est le revenu des avocats !

Alors qu’est-ce que c’est que ce domaine public et en quoi il est important ? Il est important parce que c’est la matière première avec laquelle on va pouvoir réinventer des choses. On va pouvoir faire circuler des connaissances. Et puis il est aussi le socle sur lequel on peut avoir des pensées nouvelles, des idées nouvelles, des relectures, des réécritures. Alors pensez à la littérature, avec le roman de l’âge classique du roman le 19e siècle, combien il nous sert, aujourd’hui, à continuer à écrire des romans. Tous ces gens qui écrivent des romans d’aujourd’hui, s’ils ne s’étaient pas appuyés sur leurs connaissances du roman classique du 19e siècle, jamais ils n’auraient pu, y compris le subvertir, inventer des nouvelles formes narratives, etc.

C’est une matière disponible, ouverte à tous, y compris pour le vendre. Là aussi, une chose qui doit être nécessaire, c’est si c’est ouvert à tous, c’est ouvert à tout usage. Et je dis tant mieux ! Heureusement qu’il y a des gens qui continuent à publier, à faire des livres, à vendre Victor Hugo, Flaubert, Balzac. Nous ne les aurions plus ! Ils seraient perdus. D'accord ! A contrario, si des gens peuvent les vendre, d’autres peuvent le donner. C’est le travail magnifique de gens comme le projet Gutenberg2 qui ont retapé à la main des milliers d’œuvres du domaine public pour les faire circuler gratuitement. C’est un travail partagé, typiquement en commun, c’est-à-dire des gens font un travail pour quelque chose qui les dépasse de manière à ce que le domaine public circule gratuitement. Donc on a une concurrence entre quelque chose qui est gratuit, quelque chose qui est payant. Il faut donc que ce qui est payant ait un plus, ait quelque chose de plus agréable et ce plus agréable ça sera les notes, l’édition, le fait qu’il n’y a pas de fautes d’orthographe. Excusez-moi, il y a des éditeurs dans la salle ? Pas de fautes d’orthographe c’est devenu rare dans les livres ! Le fait qu’il y a une préface, enfin bref, qu’on produise du nouveau savoir à partir du savoir qui appartient au domaine public.

Alors comment on accède à ce domaine public ? Là aussi, il y a une tendance qui consiste à ne considérer que le domaine public dit structurel, 70 ans actuellement après la mort d’un auteur. C’est-à-dire le fait que ce patrimoine, qui est un travail intellectuel partageable avec la société, se transmet de génération en génération : 70 ans, en général, ce sont les petits-enfants qui continuent à en profiter. Souvent, quand il n’ont pas de petits-enfants, c’est donc leur éditeur. Merci pour lui ! Donc ce n’est qu’une des manières de voir le domaine public.

Il y a aussi une autre manière qui est ce qui ne peut pas rentrer dans le domaine de la propriété intellectuelle, par exemple les théorèmes de mathématique. Or justement, nous voyons une double bagarre sur ces deux éléments-là. Le premier c’est la bataille à prolonger la durée de propriété face au domaine public. On est à 70 ans depuis maintenant une vingtaine d’années, mais on parle déjà de 90 ans ! Donc cette prolongation permanente du domaine public ! Et, l'autre manière c’est de dire « ces choses qui n’étaient pas susceptibles de rentrer dans le cadre de la propriété intellectuelle vont le devenir. » Par exemple, les théorèmes mathématiques, aujourd’hui, se développent de plus en plus sous la forme d’algorithmes, c’est-à-dire sous la forme de systèmes informatiques, eh bien on fait des brevets sur les logiciels. Et donc on fait rentrer dans le domaine de la propriété intellectuelle des connaissances qui n’auraient jamais dû y être.

L’autre aspect pour construire le domaine public, y accéder, c’est tout ce qu’on peut appeler le domaine public consenti ou volontaire, c’est-à-dire quand les gens disent : « Ce que j’ai fait, OK c’est une œuvre, mais je vais permettre qu’on l’utilise comme si c’était du domaine public », ce qu’on appelle les licences Creative Commons, des licences d’usage. Et puis, et je crois qu’il ne faut jamais l’oublier, entre dans le domaine public ce que sont des usages légitimes, notamment la copie privée.

La copie privée fait qu’une œuvre sous droit, quand elle est dans un cercle privé, se comporte comme une œuvre du domaine public. Et ça c’est excessivement important. Les bibliothèques sont une manière de gérer. Souvent dans le discours, dans la vulgate, on confond domaine public et gratuité. Je vous ai montré tout à l’heure que ce n’était pas obligatoire, que heureusement qu’on vendait encore Victor Hugo. Mais en sens inverse, gratuité ne veut pas dire que les œuvres sont dans le domaine public. Ça veut dire qu’il y a une structure sociale qui gère l’accès à cette connaissance de manière gratuite : ce sont les bibliothèques, ce sont tous les centres de documentation. C’est aussi toute l’existence de limitations, d’exceptions à ces règles de monopole qui forment la propriété intellectuelle.

Ces deux aspects-là, à la différence de ce qui était précédemment, c’est-à-dire le domaine public structurel, c’est géré quelque part par la loi qui va dans le mauvais sens — on peut la faire changer dans l’autre sens, j’espère, c’est le travail de citoyens — mais ceux-là sont gérés directement par l’activité des gens. Comment les gens organisent des choses pour que la connaissance, la culture, se comporte comme si elle était dans le domaine public, au maximum même pour les œuvres les plus récentes ? Donc activité des gens qui mettent des licences Creative Commons, ou activité des organismes sociaux, collectifs, qui rendent l’accès possible.

Cette nouvelle problématique est complètement adaptée au fait que nous avons de plus en plus de gens qui sont des producteurs. Les amateurs écrivent, produisent des blogs, produisent des idées et les diffusent très largement. Donc comment est-ce qu’on peut changer. en fait. des règles faites pour des industries, faible nombre, les médias ou l’édition, vers ce qui va concerner des milliards d’individus.

On voit aussi que se multiplient les œuvres dérivées, ce qu’on appelle les remix, les mashup, enfin tout ce qui permet d’avoir une créativité nouvelle en utilisant les appareils d’aujourd’hui et en considérant le matériau déjà publié, le matériau culturel déjà publié, comme la source de nouveaux matériaux. Ça a commencé avec le cut-up de Burroughs et compagnie, ou les collages des peintres cubistes.

Et enfin on a les inventions de second niveau, c’est-à-dire voir que ce qu’on dit aujourd’hui sur le droit d’auteur se retrouve aussi sur la question du droit des brevets.

L’autre élément c’est qu’on a tous entre nos mains un outil de duplication. Un ordinateur c’est fait pour faire du copier-coller. Et puis que nous avons conscience qu’il y a des relations mondiales, c’est-à-dire que tout ce qui est pensé sur la propriété intellectuelle a des effets à l’échelle du monde. On le voit sur les médicaments, c’est la chose la plus simple, dont j’ai parlé tout à l’heure, mais c’est la même chose sur quelles règles on va adapter pour les semences ? Qu’est-ce qui va se passer avec le réchauffement climatique ? Il va falloir forcément changer le type de semences que l’on met en œuvre avec les changements climatiques et cela va être différencié selon les pays, c’est-à-dire selon les événements climatiques qui vont se passer. Est-ce que ça va être l’occasion d’une nouvelle mainmise de l’industrie semencière ? Ou est-ce que, au contraire, ça va être une nouvelle adaptation permanente, qui est celle que vont mener les paysans par échanges de semences dans leurs conditions concrètes d’existence ? Voila une vraie question, cette deuxième relevant de ce qu’on appelle les communs.

Les Creative Commons sont un symptôme de cela au sens où c’est l’auteur qui décide d’ouvrir des usages, c’est-à-dire d’ouvrir son œuvre en partage, et il le fait parce qu’il va peut-être y gagner quelque chose. Il va y gagner de la reconnaissance, il va y gagner le fait que ses idées sont mieux partagées, il va y gagner aussi quelque chose. Là aussi, on voit apparaître un élément qui est que le gain ne se mesure pas uniquement par le PIB, c’est-à-dire il ne se mesure pas uniquement par la quantité de richesses qui peuvent être amenées à l’instant t sur une personne, un groupe, un pays, une industrie, etc.

Bien sûr, il y a la limite à franchir, c’est-à-dire quelle est la différence entre la citation et le plagiat ? Entre le fait que nous avons un outil de copier-coller, et penser que l’ordinateur ne servira pas à copier-coller, penser que le réseau ne servira pas à rediffuser, enfin bon ! C’est être en dehors du monde je veux dire, quoi ! Il n’y a que des gens qui ne se servent pas d’ordinateurs et d’Internet qui peuvent penser des choses pareilles. Dès qu’on a là, on voit très bien que ça servira à faire du copier-coller et à diffuser des œuvres.

Donc comment on va mettre ça en œuvre et comment on va mettre des limites ? La limite essentielle pour nous pédagogues, c’est celle du plagiat. Est-ce que je cite les gens auxquels je prends des œuvres ? Est-ce que je les respecte ? C’est quand même plus intéressant d’utiliser ce terme de respect plutôt que d’utiliser le terme d’interdiction. D’accord ? Donc comment est-ce qu’on va basculer pour mener une lutte radicale contre le plagiat ? Parce que le plagiat est destructif. Il détruit les communautés. Par contre la citation elle, au contraire, enrichit la circulation du savoir. Il y a une loi qui est intéressante qui est train d’être discutée en Irlande qui est une loi sur le remix qui va rendre légal le fait de faire un remix, de prendre des morceaux de sons ou des morceaux de vidéos et de les mettre bout à bout, à condition que l’on cite la liste des extraits que l’on a utilisés.

[Quelle heure est-il ? J’ai l’impression d’être très long.]

Maintenant on va passer au côté obscur de la force, à ce qu’on appelle les enclosures. C’est-à-dire s’il y a des choses qui peuvent être partagées, à côté de ça elles peuvent donc être reprises, encloses. Le terme d’enclosure a une histoire. L’enclosure c’est le mouvement de privatisation des terres communales, des terres utilisées en commun, en Angleterre, qui s’est traduit : donc les landlords ont commencé à mettre des barrières, des enclos autour des champs, et ça s’est traduit par l’expulsion des pauvres qui ne pouvaient plus y trouver les moyens de subsistance, qui n’avaient plus le droit d’aller ramasser le bois mort pour se chauffer, les champignons ou le miel pour manger, ou de mettre des animaux dans les pâtures. Dès lors ils ont été migré, ils ont migré de l’endroit où ils pouvaient vivre vers l’endroit qui les appelait, c’est-à-dire les villes, l’industrie, et surtout la marine, avec ses conditions extrêmement difficiles, ses chances de survie très faibles au bout d’un voyage à cette époque-là. Donc ce mouvement des enclosures est, en fait, un mouvement qui, en détruisant ce qui est commun, favorise une grande différentiation entre celui qui va devenir riche, les landlords, et ceux qui vont être expulsés et qui vont aller grossir les bidonvilles parce que ce mouvement continue aujourd’hui.

Donc aujourd’hui, on s’aperçoit qu’on a une extension, en fait, à la fois de la sphère marchande mais aussi de la sphère étatique, qui souvent est un marchepied sur la mise en place de la sphère marchande, je vais en parler dans le transparent suivant.

Sur ce qui est collectif, c’est-à-dire sur la manière dont les activités communautaires sont gérées par les gens qui en font partie. Vous savez tous que dans nos services publics nous sommes censés avoir des comités d’usagers. Mais enfin, bon ! Ils ont une parole, qui, ma foi ! On va leur expliquer pourquoi on ne fait pas comme ils nous disent. Si vous participez à des réunions de parents d’élèves ou des réunions comme ça, vous voyez de quoi je veux parler !

Les formes d’enclosures sont très générales, subtiles souvent. Souvent c’est très subtil, mais il y a en a une qui est principale, c’est la privatisation. C’est-à-dire je prends quelque chose qui est commun et je dis maintenant c’est à moi. Cas typique c’est l’industrie semencière ou, pire encore, l’industrie des organismes génétiquement modifiés, qui va, sous prétexte qu’elle a rajouté quelques gènes à une plante, dire, eh bien maintenant cette plante qui a été sélectionnée pendant des millénaires par les paysans, c’est la mienne et j’ai un droit de propriété dessus. C’est le brevetage des méthodes. Aujourd’hui, les méthodes commerciales on peut, aux États-Unis, déposer des brevets dessus. En Europe c’est plus compliqué, ce n’est pas encore totalement autorisé, mais il y a une loi récente qui fait qu'un petit alinéa pourrait le permettre, malheureusement. Donc on se retrouve dans une situation où des choses qui sont de la méthode, du savoir partagé peut être mis en privé.

Enfin c’est la privatisation de l’eau qui est un excellent exemple. C’est-à-dire au lieu de gérer en commun l’eau pour s’assurer que cette ressource ne disparaisse pas – l’enjeu de l’eau c’est faire en sorte que l’eau potable continue d’arriver chez nous et qu’elle ne disparaisse. Or malheureusement, on s’aperçoit qu’elle est en voie de disparition à cause de la pollution des sources d’eau potable, et qu’en échange on nous dit : « Il va falloir aller acheter maintenant en supermarché », dans des bouteilles en plastique dont on s’aperçoit, par ailleurs, qu’elles ont des défauts qui consistent à faire passer des perturbateurs endocriniens dans le liquide. On va aller acheter cette eau parce qu’on a détruit, en fait, les responsabilités collectives autour de la gestion de l’eau.

L’autre aspect c’est la marchandisation, c’est-à-dire l’idée que toute une série de biens ou de services qui n’entraient pas ou qui ne devraient pas entrer dans le régime du marché, c’est-à-dire de quelque chose qui va avoir une valeur qui s’échange sur un marché, sont aujourd’hui en train de devenir des éléments de marché. Le premier c’est la terre. C’est une idée étrange de penser que la terre soit un bien qu’on puisse acheter et qu’on puisse vendre quand l’immense majorité des gens sur cette Terre, encore aujourd’hui, ne sont pas sur cette logique-là. Ils sont sur une logique d’usage, ce qui se partage, ce qui se gère, c’est l’usage, l’usage de la terre qui appartient à la collectivité.

Je lisais récemment l’exemple de ce qu’on appelle l’accaparement des terres, c’est-à-dire le fait que des terres qui ont toujours été gérées de manière commune par les gens en Afrique, ont été, par exemple au Mali, au moment de la révolution malienne, ont été nationalisées. Elles ont été nationalisées et les gens ont été tout à fait d’accord parce qu’ils pensaient que cet État qui sortait du colonialisme allait être leur État. Et puis, très récemment, on s’aperçoit que cet État, ou des structures locales, des communes, vendent ces terres à des pays étrangers et que, dès lors, les règles de partage et d’usage de ces terres – mais derrière les terres ce sont aussi les réseaux d’irrigation, l’accès à l’eau, etc. – deviennent, en fait, des propriétés privées desquelles les gens qui y vivaient sont expulsés.

Ça, ça renvoie à cette idée qui a été développée par John Locke, au 18e siècle, et qui est le fondement, en fait, de toute l’économie, c’est que la terre n’appartient à personne, res nullius. C’était très intéressant, ça permettait d’aller en Amérique et de dire cette terre n’appartient à personne, il n’y a pas d’Indiens, il n’y a pas de choses comme ça, tout ça n’existe pas, donc je la prends et je m’installe. C’était une idée comme ça, alors que dans la réalité, c’est un res communis, c’est-à-dire quelque chose qui est géré en commun, par des gens, pour avoir une gestion responsable. Parce que si on prend l’exemple d’un réseau d’irrigation, tous ces paysans savent très bien que si le premier prend toute l’eau, les autres n’en ont pas. Dans ce cas-là il faut bien trouver des règles pour partager cette eau, des règles ! Ce n’est pas res nullius, ce n’est pas quelque chose qu’on peut prendre et utiliser parce qu’en réalité, on s’aperçoit que le res nullius, c’est, en fait, toujours la loi du plus fort. C’est le plus fort qui dit : « Ceci est à moi maintenant ou ceci je peux le vendre. »

L’autre chose qui ne devrait jamais être une marchandise c’est le travail. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Franklin Delano Roosevelt, vous savez, un gauchiste bien connu – enfin vous me direz, à l’heure actuelle, c’est sûr que ça serait un sacré gauchiste – dans la déclaration de Philadelphie qui a eu lui en 1942, qui fonde l’OIT, l’Organisation internationale du travail, et qui dit : « Il ne faut pas que le travail soit une marchandise. » Le travail, c’est quand même les humains derrière qui le portent. Et donc, quelles relations sociales, qu’est-ce qu’on met en œuvre comme moyen social de vivre qui n’est pas l’obligation de vendre son travail, sa force de travail ?

Enfin la question de la connaissance. Est-ce que ça peut réellement être une marchandise ? Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas gagner de l’argent avec la connaissance. Mais c’est est-ce que ce gain d’argent est une reconnaissance de la société ? Par exemple, tout ce qui est les bourses, les systèmes aujourd’hui qui sont discutés à l’OMS, l’Organisation Mondiale de la Santé, sur des modes de financement de la recherche sur les médicaments, ante, c’est-à-dire on va payer des gens, on va trouver des formes de grant, de bourses, des choses comme ça, pour payer des gens à faire des recherches sur les médicaments et non pas post, c’est-à-dire non pas sur la vente de ce médicament sur un marché.

Parmi tout ça, ce qui est intéressant dans notre situation, c’est de parler de l’enclosure des communs universitaires. Typiquement, dans la sociologie des sciences des années 40/50, il y avait l’idée que la science devait être absolument partagée. Il y avait un communalisme des scientifiques qui visait, en fait, à partager l’ensemble de leurs connaissances, tout ce qu’ils découvraient, d’assurer la répétabilité. On répète les expériences de manière à voir si elles sont falsifiables, c’est-à-dire est-ce qu’on peut montrer que la théorie était un peu vaseuse, etc., donc tout l’enjeu de la communauté ou des communautés scientifiques de ce partage de la connaissance. Or ça, ça a été rompu. Ça a été rompu par une loi aux États-Unis, de 80, qui s’appelle le Bayh-Dole Act, qui permet aux universités de déposer des brevets et qui voit donc les chercheurs astreints au silence. Ils ne se parlent plus à l’intérieur des communautés de chercheurs puisqu’ils sont dans l’attente de déposer de brevets sous l’égide des services de propriété intellectuelle de leur université. Et on voit là une forme d’enclosure très intéressante, c’est la désagrégation de la communauté. On voit bien que ce qui est détruit ce n’est pas le bien, ce n’est pas la connaissance, il s’en produit toujours plus, c’est la communauté capable d’organiser, de converser, d’améliorer cette connaissance qui est produite.

C’est aussi l’idée qu’une recherche, aujourd’hui, ne vaut que si elle est en partenariat avec des entreprises. Ce ne sont plus des recherches avec des sciences participatives où on fait participer les usagers. Aujourd’hui, il y a encore des recherches en sciences participatives, par exemple dans les sciences naturelles, et ça, ça peut intéresser justement nos lycéens, nos collégiens, qui est de faire des observations partagées de manière à établir des cartes, à établir des connaissances sur la faune et la flore ; le Muséum d’histoire naturelle organise toute une série de recherches en sciences participatives comme ça, qui font entrer le savoir des gens, leurs connaissances propres dans le cadre de la recherche.

Quand ça se passe avec l’entreprise ce n’est pas tout à fait ça. C’est l’entreprise qui a transformé l’université en bureau d’études collectif. L’entreprise paye pour qu’il y ait des recherches qui soient faites dans le bureau d’études qui est l’université et les résultats sont déposés sous la forme de brevets et donc ne sont plus accessibles à l’ensemble des gens. Il y a des délais, il y a de plus en plus des thèses qu’on ne peut pas communiquer, etc. Ça, ça se traduit par une diminution des échanges entre universitaires, ce que d’aucuns appellent l’excellence. L’excellence c’est, en fait, promouvoir la compétition sur la coopération. C’est transformer l’idée que l’objectif commun est de créer des connaissances adaptées au monde dans lequel nous vivons et qui vont servir à ce monde, en un moyen de compétitions internes y compris dans le domaine de la connaissance.

Une des infrastructures qui est la plus en danger aujourd’hui d’enclosure, c’est l’Internet lui-même. Ce qui est intéressant avec l’Internet, c’est que son existence a fait renaître la question des communs. C’est parce que cette infrastructure a été conçue, enfin comme disent les informaticiens, c’est un dumb network ; c’est un réseau idiot ; c’est un réseau qui a une infrastructure pour faire des choses avec lui. Or justement, ça c’est en train de basculer ; c’est en train de basculer parce qu’on remet en cause la neutralité de l’Internet : on va avoir des prix différenciés, des bandes passantes différenciées, selon que l’on a à faire à quelqu’un qui est capable de payer comme YouTube ou à quelqu’un qui a moins de moyens comme, je ne sais pas, une association.

C’est le cloud computing, c’est-à-dire l’idée que l’on change les relations horizontales que permet le réseau avec le fait qu’il faut passer par un nuage qui appartient à quelqu’un ; ce nuage il va appartenir au GAFA, c’est-à-dire Google, Amazon, Facebook, Apple et Twitter. Ces nuages vont appartenir à des grands groupes et on sera dépendants, on va avoir un Internet en silos.

C’est la mise en place de DRM, c’est-à-dire de verrous sur la diffusion de vidéos via le Web.

Et enfin, c’est la mise en place de médias sociaux qui captent, à leur seul profit, l’énergie de tous leurs membres. Si on réfléchit bien, Facebook c’est un milliard deux cent mille personnes. Dans toute autre situation, quand on a la responsabilité d’un milliard deux cent mille personnes, on n’est pas soumis à ses propres intérêts. On est soit un élu dans un État démocratique, soit on peut trouver des tas d’autres formes comme ça de réseaux collectifs, mais on a là une entreprise qui a cette responsabilité, qui se trouve acteur de la responsabilité non pas de chaperonner 200 000 personnes, d’être juste la plate-forme qui organise, dont la seule richesse vaut de l’activité de ces un milliard deux cent mille êtres humains. Donc on a là un problème de responsabilité qui est essentiel.

Je vais terminer par cette citation de Woodie Guthrie, qui commence à être connu, donc Woodie Guthrie, grand chanteur de folk, qui lui assume avoir puisé dans tout le folklore américain et qui dit : « Oui c’est sous copyright, mais je n’en veux pas de votre copyright, au contraire ! Devenez mon ami en reprenant mes chansons. » Une logique bien antérieure à Creative Commons puisqu’elle date d’il y a maintenant 70 ans.

Alors tout ça pour dire que dans cette situation où existent des enclosures, existent aussi des résistances et, qu’en fait, il y a des formes nouvelles de cet affrontement entre les dominants et les dominés que Karl Marx a appelé la lutte de classes. Les formes changent.

Aujourd’hui on a des mouvements sociaux du numérique. Le premier d’entre eux ça a été le logiciel libre. Ce qui est intéressant, on voit trois points pour étudier le logiciel libre : la ressource ; c’est un logiciel, donc il bénéficie de toutes les capacités dont j’ai parlé tout à l’heure : le numérique se reproduit et se diffuse pour un coût qui tend vers zéro. Mais aussi, c’est un outil d’enregistrement de la connaissance. On enregistre des tas de savoirs dans le logiciel, de plus en plus, et donc ça ne peut pas être fermé, pour l’intérêt de la connaissance, ça doit être partagé.

Il faut que les membres de la communauté, c’est le deuxième point, c’est la communauté en question, c’est celle de développeurs, il faut qu’ils sachent ce que fait le logiciel du voisin, pour apprendre, pour comprendre, pour améliorer, pour adapter. Alors pour toutes les raisons qui font qu’un logiciel va être utile, il faut qu’ils puissent le savoir. Donc on est obligé, dans ce cadre-là, de trouver un deal entre le plagiat – je pourrais te prendre tout ce que tu as fait et dire maintenant c’est moi qui l’ai fait, et je vous ai dit tout à l’heure que résister au plagiat est une chose essentielle. Eh bien en l’occurrence, ce qui a été trouvé, c’est un règle juridique, c’est-à-dire comment on trouve des règles de fonctionnement à cette communauté de développeurs qui empêchent qu’un développeur puisse prendre tout et s’en servir pour lui ; c’est ce qu’on appelle la General Public License dont l’auteur est Eben Moglen. Je sais qu’on met toujours des informaticiens, Richard Stallman, etc. ; j’ai choisi de mettre un juriste, pour montrer que ce mouvement des logiciels libres n’a pas été uniquement un mouvement porté par des développeurs informaticiens, mais aussi c’est un commun, c’est-à-dire c’est une forme d’organisation sociale, dans laquelle des gens interviennent pour produire une espèce de garantie collective que leur ressource restera partagée et évolutive. Donc c’est une règle juridique. Et ça je pense que c’est quelque chose de relativement nouveau.

Si vous réfléchissez aux mouvements sociaux auparavant, leur idée c’est « il faut renverser le pouvoir, il faut prendre le palais d’Hiver et après tout ira mieux. » Or là on s’aperçoit que, étant donné la complexité des systèmes, étant donné la mondialisation, c’est au contraire d’imposer des règles juridiques. C’est un vrai un changement, maintenant c’est vieux, la GPL date de 87/89, donc maintenant c’est devenu quelque chose d’assez acquis dans les mouvements sociaux, de penser en termes de droit qui sont écrits pour protéger, en fait, l’existence de ressources partagées ou l’existence de communautés.

Ce mouvement des logiciels libres a donné naissance à un autre mouvement, j’utilise le terme mouvement pour montrer le terme de dynamique, c’est-à-dire bien plus intéressant que le fait d’avoir des biens produits qui un jour sont rendus disponibles sous Creative Commons, c’est l’idée qu’il y a des gens qui disent :« Moi comme auteur, je veux faire circuler mes œuvres ». Donc cette logique de dynamique, favoriser le partage, s’opposer à all rights reserved‎ par some rights reserved, c’est-à-dire qui n’empêche pas non plus qu’on demande la reconnaissance, le respect dont je parlais tout à l’heure. Dans toutes les licences Creative Commons, il y a besoin de citer l’auteur.

Autres mouvements sociaux du numérique, la question du libre accès aux publications scientifiques. En fait il y a un objectif, donc d’assurer le partage des savoirs avec une logique à la fois très intéressée, bien comprendre que tout ça ce n’est pas forcément de l’altruisme mais c’est un mélange entre une dynamique altruiste et une dynamique intéressée. Pour le chercheur, en favorisant la circulation de ses articles, il favorise la circulation de ses idées, donc quelque part sa renommée, sa capacité à être cité et, pour lui, c’est bien évidemment excessivement important. Quand on fait de la recherche, c’est une bataille d’ego aussi, donc être reconnu c’est quelque chose de très important. Mais c’est aussi refuser que les travaux scientifiques soient enclos et puissent être partagés à l’échelle du monde. Je pense toujours à ce chercheur qui a découvert la structure du SRAS, je ne sais pas si vous vous en rappelez, un de ces virus, qui a eu lieu il y a une dizaine d’années, en 2005/2006, et qui a refusé de déposer un brevet, en disant : « Mais non ! Ça, ça appartient à la nature et je ne veux surtout pas déposer de brevet. Il faut qu’on se serve de tout mon travail pour, collectivement, trouver les moyens de résister à ce nouveau type de virus. » Aujourd’hui il y a des tas de chercheurs qui déposent, j’y reviendrai, leurs articles en accès ouvert, en accès libre.

Enfin il y a un dernier mouvement dont je voudrais parler c’est celui des ressources éducatives libres. Alors là c’est compliqué, on y reviendra, je pense, dans le débat, c’est l’idée que des pédagogues donc, peuvent partager leurs ressources. Partager ça veut dire quoi ? Ça veut dire non seulement les rendre ouvertes, non seulement permettre aux gens d’accéder à leurs notes de cours, à leurs expériences, à tout ce qu’ils font faire à leurs élèves, aux exercices.

Transcription de la seconde partie

Wikipédia

Quelque part, ça existait déjà avec les livres dont on avait une forme socialisée d’existence vu que ce sont souvent les conseils généraux qui achètent les livres, ou les conseils régionaux maintenant, pour les mettre à disposition des élèves. Mais c’est plutôt le fait que ces ressources, elles-mêmes, peuvent être réutilisées, au même sens que les logiciels, c’est-à-dire on peut les améliorer, on peut ne se servir que d’une partie, on peut rajouter ses propres exercices, et faire circuler à nouveau le travail pédagogique en ressources éducatives libres. Donc c’est en fait, comment on organise les échanges entre enseignants — et vous savez combien, dans l’enseignement, on est souvent tellement seul devant sa classe, tellement seul devant sa préparation — que d’organiser cet échange devient quelque chose de création d’une communauté enseignante qui, malheureusement, n’a plus tellement court.

Ah si, il y a quand même un autre bien commun de la connaissance, central, c’est Wikipédia. Pas besoin de dire plus de mots que de montrer le logo. Vous savez très bien, aujourd’hui, qu’on ne peut plus avoir aucune conversation dans un restaurant sans que quelqu’un, un jour ou l’autre, à un moment donné, ne sorte son appareil pour aller vérifier sur Wikipédia. Donc on a là quelque chose qui a été construit en commun par des gens, par les propres utilisateurs de Wikipédia, qui améliorent, modifient, et en même temps qui ont des règles internes, des règles de la communauté des wikipédiens, qui permettent d’assurer la maintenance, en fait, de ce bien commun et de garantir aussi qu’il ne sera pas approprié, puisqu’il y est en licence Creative Commons BY-SA : c’est-à-dire que tout ce qui est mis dans Wikipédia restera disponible à tout le monde, pour toujours, par la licence elle-même.

Il y en a des choses dans les communs, des mouvements qui montrent, en fait, quand on construit des communs, c’est qu'on commence à voir apparaître y compris de la production de biens matériels en peer to peer, c’est-à-dire en réseaux collaboratifs, en commons-based peer production comme dit Yochai Benkler.

C’est l’idée, qu’en fait, on va pouvoir partager le design. Vous savez que dans la production de produits il y a une place très importante au design et au plan, au patron, tout ça. Donc comment est-ce qu’on va pouvoir partager ça ? Et ça c’est rendu possible par l’infrastructure qu'est le numérique et l’Internet, la capacité de collaboration. Et puis, comment après, on va pouvoir, y compris aller jusqu’à la fabrication avec les imprimantes 3D et le début des fab labs ; les fab labs qui commencent à s’implanter souvent maintenant dans des lycées, au moins dans des universités. C’est l’idée qu’on va mettre en commun des outils pour fabriquer des objets, à une condition, c’est que ce qui a été travaillé dans le fab lab en commun, donc travaillé en commun, restera en commun ; c’est-à-dire que le plan lui-même, le design, pourra être réutilisé par tous les autres membres des communautés de fab labs. Donc ça ce sont des éléments très importants. Et enfin, on voit apparaître aussi une share economy, c’est privilégier, en fait, le partage face à la possession ; c’est-à-dire trouver les moyens d’avoir un usage plutôt que devoir posséder quelque chose ; cas typique, c’est le covoiturage par exemple.

On a vu qu’il y a dans les communs la question des enclosures, donc des volontés de privatiser, de marchandiser, de transformer ce qui est organisé en commun. On a vu qu’il y a des mouvements de résistance qui, au contraire, développent l’idée de produire en commun, de partager les ressources. Après, il y a du travail, parce que tout ça c’est une dynamique. Qui dit dynamique dit : « Il faut faire de la recherche pour essayer de comprendre ce que sont les communs. » Or, quand on veut étudier les communs, j’aime beaucoup cette phrase d’Elinor Ostrom qui est là en portrait : « Chaque commun est un cas particulier ».

Elinor Ostrom est la première femme à avoir eu le prix Nobel d’économie, en 2009, justement pour son travail sur les communs. Ce qui était très étonnant, c’est dans la presse française, le jour où elle a eu son prix Nobel, elle l’a eu conjointement avec Williamson, qui lui travaille sur les logiques de partage internes à la firme, donc les structures internes des firmes ; ça, ils savaient très bien décrire, les journalistes économiques ; sur le travail d’Elinor Ostron ils ne savaient rien dire, si ce n’est qu’elle a travaillé sur les colocataires ! Ce qui est quand même très faible par rapport à son apport ! Alors depuis, ça s’est développé, mais c’est bien de vous dire aussi que ce que je disais au début, c’est-à-dire on est dans une période où le terme des communs était très peu connu en 2009, la preuve en est faite : vous regardez les journaux du jour du prix Nobel d’Elinor Ostrom, et maintenant, aujourd’hui, où c’est quand même devenu quelque chose de plus répandu.

Quand on étudie les communs, si chaque commun est un cas particulier, comment on va s’en sortir ? En fait il faut, à mon avis, étudier quatre points.

Le premier c’est la nature de la ressource partagée. Quelle est sa nature ? Est-ce qu’elle est additive ou soustractive ?

Le deuxième c’est le bundle of rights. Là aussi, on a tendance à dire il y a deux cas : c’est public ou c’est privé. En réalité, ça ne marche pas comme ça. Il y a toute une série d’exemples, y compris en Europe, qui viennent des traditions, qui font qu’on a des choses partagées : les bassins versants, l’affouage de l’eau, enfin il y a toute une série de choses qui restent du passé et qui font qu’il y a des droits collectifs. Il y a des règles d’usage, des Creative Commons créent des règles d’usage. C’est parce que je suis propriétaire, au sens de la déclaration de Bern, de l’œuvre que j’ai créée que je peux mettre un droit d’usage qui est différent, par exemple le droit de recopier, de faire circuler, etc. Donc on a, en fait, un faisceau de droits et pas uniquement des droits de propriété.

Le troisième point, troisième pilier, c’est quel est le processus de gouvernance ? En fait quelles sont les règles ? Les communs c’est avant tout une structure sociale. C’est comment les gens se sont mis ensemble, se sont fixés des règles et comment, d’ailleurs, ces règles sont acceptées par le reste de la société. C’est-à-dire comment, par exemple, la General Public License, depuis, a fait la preuve de sa validité devant les tribunaux. Donc on voit bien qu’il y a une relation de force entre les règles internes que se produisent une communauté et leur acceptation par l’ensemble de la société.

Enfin, le quatrième point à étudier, c’est quel est le type spécifique de risque d’enclosure qui porte sur ce commun particulier ? On peut distinguer, de ce point de vue-là, les communs universels des communs locaux. Les communs universels nous font toucher quelque chose de très compliqué. Qui va protéger la communauté, faire que la ressource marine reste partageable ? Qui va faire en sorte que l’Antarctique ne devienne pas une ressource minière et qu’on protège l’Antarctique ? Pour l’instant, il y a un traité international de l’Antarctique, mais enfin c’est un traité qui est sans arrêt remis en cause. Qui va faire en sorte que l’air que nous respirons ne soit pas en permanence enclos, c’est-à-dire pollué, en fait, empêchant notre respiration pour les profits des vendeurs de machines Diesel ? D’accord ? Quelles sont les formes de communauté qui sont adaptées à ces communs universels ? Là, c’est très compliqué. Soit on pense que ça va être les États ; on le voit avec les questions justement de pollution ou de réchauffement climatique, que les États ne sont pas la meilleure solution aujourd’hui parce que chacun pèse d’un côté bien sa responsabilité face aux communs universels – dans les grandes déclarations, c'est toujours présent – mais, en même temps, pèse ses formes de développement, ses intérêts particuliers, etc., et donc c’est toujours ceux-là qui l’emportent, je ne sais pas pourquoi !

Donc on a un problème, en fait, de comment on fait que ces biens communs universels soient réellement pris en charge par la société, c’est-à-dire par les gens qui vont avoir la volonté de les défendre, notamment parce qu’ils appartiennent aussi à leur culture. Ces communs universels sont des sources et des ressources, la nature elle-même, d’éléments culturels, ce qui fait dire à certains qu’il faut avoir des Rights of Mother Earth, c’est-à-dire des droits de la Terre- Mère qui, elle-même, la nature, aurait elle-même des droits et pourrait être, quelque part, une personne capable d’ester en justice.

Ce n’est pas simple ça parce qu’on ne sait pas forcément quels sont les gardiens de ces communs universels. On le sait pour les forêts, on sait par exemple que ce sont les peuples des forêts ; pour la haute montagne, on sait que ce sont les peuples qui vivent en haute montagne. Mais il y en a plein d’autres où on ne sait pas et donc c’est là que l’on voit qu’il y a une liaison très forte entre l’engagement citoyen et cette question des communs.

À côté de ces communs universels, donc qui préexistent, en fait, il y a tous les communs construits. Comment, à chaque fois qu’on construit quelque chose, on organise des règles de partage internes. Communs ce sont des règles, ce n’est pas un phalanstère comme dit Benjamin Coriat. Et là on voit des choses différentes quand on produit des jardins partagés. On m’a dit qu’ici, dans cette université, une présidente a ouvert des jardins aux étudiants qu'ils cultivent, entre eux, et qui le font en essayant d’avoir des semences et des plants qui viennent de partout et qui partagent ensuite, dans des grandes fêtes le produit de ce qu’ils ont pu ramasser dans leurs potagers. On voit de plus en plus des potagers collectifs, comme ça, s’installer dans les villes, où on voit bien que cette question culturelle de ne pas être entourés de béton mais d’avoir bien des moyens de rester proches de la nature, sont des éléments importants dans la volonté de construire des communs. La question est de savoir avec qui on veut partager ces communs ? Là, encore une fois, si ce sont des communs, ce ne sont pas des ressources res nullius, dans lesquelles tout le monde pourrait puiser et dire : « Oh le beau jardin, tiens je prends le potimarron. » Mais c’est bien d’avoir des règles internes de partage entre les gens qui ont donné quelque chose. C’est vraiment ce qui distingue le domaine public des communs.

L’autre élément sur la nature, sur la nature des communs, c’est qu’en fait il y a ceux qui sont additifs et ceux qui sont soustractifs. Là aussi on est dans une difficulté, parce que le renouveau de la théorie des communs vient des gens qui viennent des communs additifs, c’est-à-dire les communs de la connaissance, l’informatique, le logiciel, tout ça on ne peut pas le détruire. Une fois qu’une connaissance est là elle ne disparaîtra jamais ; une fois que quelque chose a été numérisé, il circulera, ça vous pouvez en être certain ! Donc la seule chose qu’on peut faire c’est faire un commun additif. Et là, tout ce qui empêche l’usage, est une barrière, est une enclosure. Donc comment la communauté favorise l’usage puisqu’on ne peut qu’ajouter ? Ce qui ne veut pas dire, par ailleurs, que c’est un domaine public.

On comprend très bien qu’un chanteur, il a fait une chanson, et il a besoin d’en vivre. Pour arriver à faire ses chansons il a fallu qu’il travaille, il a fallu qu’il y passe du temps, de l’énergie, etc. Donc il va bien falloir trouver des modèles économiques, mais, de facto, ce modèle économique doit tenir compte du fait qu’on est dans un commun additif, c’est le commun de la culture. Et ça, aujourd’hui, on peut se poser toute une série de modèles qui existent, il y a les licences globales, il y a la contribution créative, il y a plein de modèles qui cherchent à penser comment on peut à la fois maintenir cette idée que la culture est une cause commune et comment on peut rémunérer les gens qui participent à la production de cette culture.

Les communs nous font revenir, en fait, sur la question de la notion même de propriété, en rappelant que dans les révolutions du lac atlantique, c’est-à-dire Angleterre, États-Unis, France, la propriété a été le symbole de la résistance à l’arbitraire royal, le symbole de la résistance au féodalisme. Donc il y a deux piliers de tout le droit issu de ces révolutions du lac atlantique : c’est la propriété et l’individualisation des droits, contre, en fait, les droits collectifs, contre les droits des communs, contre la propriété ou l’absence de propriété ; plutôt l’idée qu’il y a une res communis, c’est-à-dire c’est quelque chose qui est géré en commun sans que ça ait forcément besoin d’avoir la propriété.

Aujourd’hui on a des exemples : en France, il y a une association qui s’appelle Terre de Liens dont l’objectif est d’acheter des biens, puisque malheureusement la terre est devenue un marché, mais dont l’usage va être ouvert à des paysans contre toute une série de respects d’une charte, notamment une charte de partage, écologique, etc. Vous voyez, c’est comment est-ce qu’on va trouver des questions qui nous permettent de remettre en cause la logique de la propriété – propriété étant « c’est chez moi donc je fais ce que je veux avec », y compris je pollue mes voisins – à comment est-ce qu’on a une gestion collective et responsable des éléments qui sont autour de nous.

Il n’y a pas de propriété sur Wikipédia, ce que les bibliothécaires appellent « anonyme par excès d’auteurs ».

Alors en fait, on s’aperçoit dans toute la recherche sur les communs que, de plus en plus, les communs sont une manière de repenser les droits fondamentaux, peut-être même une manière d’arriver à obtenir les droits fondamentaux. L’exemple que je citais tout à l’heure du climat est un élément absolument essentiel. C’est-à-dire comme il va falloir nous adapter au réchauffement climatique, la question de la production alimentaire, donc du type de ressources alimentaires qu’on va pouvoir trouver qui sera cultivé, adapté à ça, va dépendre principalement – et je sais qu’il y a le mythe de la techno-science, qu'il y a BASF [groupe chimique allemand] qui dépose des tas de brevets ; il y a Monsanto qui dépose des tas de brevets sur les plantes à l’adaptation climatique. La réalité c’est que pour nourrir les neuf milliards d’êtres humains qu’il y aura à cette époque-là, ça reviendra sur les paysans. C’est d’ailleurs ce que disent les rapports de l’ONU, etc., c’est-à-dire favoriser l’échange, les communautés paysannes, les petits champs, face à cette logique uniformisante qui ne sera pas capable de résister, en fait, à tout ce qui est imprévu et imprévisible lié au réchauffement climatique.

Donc comment ces droits fondamentaux, le droit à l’alimentation, le droit à l’eau, le droit à l’éducation, sont favorisés par la re conception de ce travail-là, non plus comme étant de nouvelles industries mais bien comme des biens communs ?

Et l’éducation, si on y pense bien, ce droit fondamental à l’éducation, est-ce qu’on va revenir vers un travail en bien commun de l’éducation ? Ou est-ce qu’au contraire on va accentuer une marchandisation de l’éducation ? Ce qui est une des tendances qui existent à l’heure actuelle dans ce qu’on appelle les MOOCs et des choses comme ça ?

Donc voila. Je termine, je crois que c’est le dernier transparent. C’est l’idée qu’en fait, derrière la question des communs, il y a l’idée de remettre le partage comme une des valeurs fondamentales, une des valeurs structurantes de l’activité des humains, c’est-à-dire d’en finir avec ce mythe de l’Homo œconomicus, celui qui ne serait intéressé que par son gain personnel et que ça serait l’activité brownienne, en fait, de ces gens intéressés uniquement par leurs gains personnels qui formerait l’optimisation la meilleure, c’est-à-dire celle du marché. On voit bien que le marché marche très bien ! Vous n’avez qu’à regarder autour de nous, ça crée forcément des sociétés stables, équitables, tout ça !

Donc il faut en finir, en fait, avec cette logique-là et ce qui est intéressant des communs c’est quelle nous montre qu’il y a dans l’individu, certes les individus sont intéressés, ils recherchent leur propre intérêt, mais les individus sont aussi prêts à partager et on le voit notamment dans les situations difficiles où il y a des gens qui se sacrifient, parce que la logique, c’est la logique du partage. Il faut reconnaître, en fait, cette capacité des individus et puis il faut reconnaître aussi le fait qu’il y a des choses qui sont supérieures aux individus. Je sais que Margareth Thatcher disait : « There is no such thing as society », une société ça n’existe pas, ce ne sont que des individus séparés. Non ! En fait on s’aperçoit très, très bien, il suffit d’ouvrir les yeux autour de nous, pour savoir que si ça ne va pas plus mal c’est parce que les gens font société et qu’il y a des valeurs sociales qui sont supérieures à cette logique de l’Homo œconomicus. Et ce qui est intéressant avec les communs c’est qu’ils le mettent en pratique, cas particulier par cas particulier, activité pragmatique par activité pragmatique, secteur par secteur, ressource par ressource, etc. Et donc ils sont capables de nous montrer qu’on peut renouveler, en fait, les conceptions générales telles qu’elles dominent à l’heure actuelle.

C’est ce que dans le logiciel libre on appelle la liberté de coopérer. C'est très beau comme terme, d’habitude on a un droit ou des choses comme ça, là c’est une liberté d’être enfin à faire des choses ensemble.

Ça implique, bien évidemment, une activité citoyenne et c’est ça qui est intéressant des communs, c’est qu’ils impliquent les gens. Nous ne sommes plus seulement des consommateurs, mais nous sommes des gens impliqués dans la création, la culture, mais aussi la défense des communs universels, etc. Et une des choses les plus importantes c’est, en fait, d’avoir la garantie que tout ce travail collectif qu’on va faire ne soit pas accaparé demain. C’est-à-dire comment on va mettre en place des formes sociales, des formes d’activité, des mouvements, des lois, qui permettent la logique du don et du contre-don telle qu’elle a été mise en œuvre, découverte, en fait, par l’étude des sociétés, par Marcel Mauss ? C’est l’idée que si on fait un don qui va devenir le capital de quelqu’un d’autre alors on ne le fera pas. Donc ce qu’il faut c’est résoudre cette question-là : comment existe dans nos sociétés une logique de don et de contre-don, qui est fondatrice de nos sociétés, dans tous les domaines ? Mais comment on fait en sorte que ce travail collectif qu’on va faire ne deviendra pas, demain, le capital de quelqu’un d’autre qui s’en servira contre ceux-là mêmes qui ont produit cette activité collective ?

J’espère avoir essayé de brosser toute cette question des communs et je vous remercie de m'avoir écouté.

[Applaudissements]

Popcorn Time

Catégorie : Multimédia - Tags : popcorntime, VOD, vidéos, séries, TV

Popcorn Time est le résultat de nombreux développeurs et designers qui ont rassemblé plusieurs API pour rendre l'expérience de streaming par torrent aussi simple que possible.

Nous construisons ce projet en open source depuis les quatre coins du monde. Nous adorons le cinéma… et le popcorn !

PS: Le téléchargement d’œuvres protégées peut être interdit dans votre pays. À utiliser à vos risques et périls.
Veuillez visiter notre page Intégration Continue Popcorn Time pour des versions de développement.

Lien officiel

Fête de l’Huma 2017 : les nouveautés de l’Espace numérique

Comme chaque année maintenant, la Fête de l’Humanité hébergera un espace numérique largement dédié aux associations du libre.

Et c’est devenu une sorte de tradition aussi, le Framablog fait le point avec Yann Le Pollotec sur la programmation et les nouveautés.

Nous avons déjà évacué les questions des grincheux qui nous reprochaient une collusion politique avec le PCF.

Quand on fait de l’éducation populaire, il ne faut pas perdre une occasion d’aller parler à un public qui reçoit le discours avec plaisir.

La campagne Dégooglisons avait été extrêmement bien accueillie l’an dernier, notamment. Nous n’avions pas le moindre tract à ranger le dimanche soir.

 

Alors, Yann, verrons-nous de nouvelles têtes cette année ?

Nous aurons en particulier le projet Coopcyle de plateforme alternative et coopérative : pour un Pari(s) anti-uberisation !

Il s’agit d’une plateforme numérique développée en logiciel libre avec une condition d’utilisation : créer une coopérative. Le code ne peut être utilisé que dans le cadre d’une entreprise collective appartenant à ses travailleurs. Il a suffit qu’un développeur s’y mette pour qu’on ait la plateforme Coopcycle. Encore perfectible, elle est tout de même d’ores et déjà utilisée par une association à Toulouse. Les bases sont jetées, il reste alors à diffuser ce projet pour que coursiers et clients se les approprient.

Derrière cette plateforme l’idée est d’ouvrir une alternative concrète et viable aux coursiers en leur permettant de sortir de l’auto-entrepreneuriat sans passer par la case « salariat formel », en constituant leur propre coopérative. Au-delà du seul cas des coursiers, il s’agit de créer un nouveau bien commun, utilisable par tou.te.s, monopolisable par personne, et de participer à la construction d’un numérique au service de l’intérêt général.

Et nous présenterons aussi en démonstration permanente l’anti-Monopoly en version française : le Commonspoly. Il s’agit d’un nouveau jeu de plateau qui est une transgression du Monopoly car pour gagner il faut coopérer.

Pour en savoir plus :

Le projet WikiDébats sera aussi à l’honneur. Il s’agit d’une encyclopédie en ligne de débats libre et collaborative. Chaque page rassemble et résume les arguments « pour » et « contre » d’un débat, ainsi que leurs objections, pour permettre à chacun de se forger une opinion « éclairée », en connaissance de cause.

Wikidébats sera présenté, à partir de divers supports de communication, de textes présentant les motivations et les enjeux du projet, et d’ordinateurs connectés à internet permettant de voir directement à quoi ressemble le site.

Côté lieux de fabrication numérique, le Fablab des Fabriqueurs sera présent pour la première fois au côté du Petit Fablab de Paris.

Stand du Petit Fablab de Paris : réalisation d’une machine infernale – Espace Logiciel Libre / Hackers / Fablabs de la fête de l’Huma 2016

 

Enfin la webradio Libre à Toi qui maintenant émet aussi sur la bande FM, s’installera sur place et suivra en directe les trois d’activité de l’Espace.

 

Et de nouvelles initiatives ?

Trois grands débats :

  • Vendredi 15 septembre à 17h30 : « Une société des Communs est elle possible face au capitalisme digital ? »
    Avec Benjamin Coriat, économiste atterré auteur du « Retour des Communs », Alain Obadia président de la Fondation Gabriel Péri, Laurence Allard chercheuse et activiste du numérique, Arthur De Grave co-fondateur de OuiShare avec la présentation Coopcycle ;
  • Samedi 16 septembre à 10h30 : « Les civic-tech : Révolution citoyenne ou populisme numérique ? »
    Avec Ciryl Lage président de « Parlement & Citoyens », Manu Reilhac créateur de la plateforme « Wikidébats », un.e- représentant.e de Framavox-Loomio [note du Framblog : sans doute un.e membre de Framasoft, on ne sait pas encore qui sera disponible, c’est dans longtemps ^^] ;
  • Samedi 16 septembre à 18h : « L’intelligence artificielle va-t-elle nous piquer notre job et nous asservir ? Mythes et réalités »
    Avec Jean Gabriel Ganascia, professeur à l’Université Pierre et Marie Curie, chercheur en Intelligence artificielle, président du comité d’éthique du CNRS, Jean-Luc Molins, secrétaire national de UGICT-CGT, Yann Le Pollotec, responsable de l’Espace numérique de la Fête de l’Huma.

 

Stand Apedec/Ecodesign Fablab en 2016

 

Comme toujours, l’espace est auto-géré et nécessite un petit coup de pouce financier au-delà de ce qui est fourni par l’organisation de la Fête. C’est finalement un tout petit budget pour un si grand village du Libre, comment est-ce possible ?

La fête de l’Huma a un petit côté Robin des Bois puisqu’il y a une péréquation des coûts entre ceux qui peuvent le plus et ceux qui peuvent le moins. Cependant ce système de solidarité a des limites d’autant qu’en raison des événements tragiques des années 2015 et 2016 les coûts globaux de la fête liés à la sécurité ont augmenté de 400.000 €. C’est pourquoi nous devons financer de manière participative l’électricité, la liaison internet haut débit, la location du mobilier, les places de parkings exposants, les passes d’entrée pour les associations qui ne peuvent se les payer, et divers autres frais.

Et comme l’an dernier, les militant-e-s libristes sont cordialement invité-e-s à venir donner un coup de main, pour une journée ou pour une heure entre deux concerts, deux débats…

En effet, l’espace mobilise une bonne cinquantaine de bénévoles dans la joie et la bonne humeur… avec la présence déjà confirmée de l’April, du CECIL, de Creative Commons France, de Coopcycle, du Collectif Emmabuntüs, de la FDN/Franciliens.net, de Framasoft, de L’autre Net, de La Mouette, de Libre à toi, de Mageia, d’Open Edge, des Ordis libres, de Parinux, du Petit Fablab de Paris, des Fabriqueurs, d’Ubuntu, de Wiki Débat… [note du Framablog : on ne vous met pas tous les liens, hein, Tonton Roger est votre ami]

Donc rendez dès le vendredi 15 septembre sur l’Espace du numérique libre, des communs et des fablabs. Bonne fête de l’Huma 2017 à toutes et tous.

Affiche de l’Espace de la Révolution Numérique réalisée par Péhä (interviewé dans le Framablog ce mois-ci) l’année dernière

 

En savoir plus

Fête de l’Humanité : 15-16-17 septembre 2017 – Parc départemental Georges Valbon à La Courneuve (93) – Pass 3 jours 35€ – http://fete.humanite.fr/

Espace numérique de la Fête : http://fete.humanite.fr/La-planete-numerique

Bluegriffon

Catégorie : Développement - Tags : wysiwyg, html, éditeur html

Bluegriffon est un éditeur html wysiwyg ("what you see is what you get"). Sa particularité est qu'il intègre également un éditeur de code.
Il supporte la majorité des éléments HTML5 et CSS3.
Il est le successeur de Mozilla Composer et de NVU.
L'éditeur embarque Svg-edit qui permet de créer des images vectorielles et de les utiliser directement dans les pages web.
Comme Firefox, il propose des extensions, dont la majorité sont payantes.
Le logiciel a obtenu un Open Innovation Award lors de la Demo Cup organisée lors de l'Open World Forum 2010 à Paris.

Lien officiel

Accessibilité numérique - C dans l'air brasse du vent - Radio Campus - RMLL2013


Radio Campus - Bruxelles

Titre : Accessibilité numérique puis C dans l'air brasse du vent
Intervenants : Jean-Philippe Mengual - François Revol - François Pellegrini, professeur des universités - Patrice Bertrand, Smile, CNLL - Anne Nicolas, Mageia - Jeanne Tadeusz, April - François Revol, Haïku - Luc Fievet - Gilles Gouget, Divergence Numérique
Lieu : Bruxelles - Radio Campus
Date : Juillet 2013
Durée : 55 min 50
Écouter l'enregistrement
Licence de la transcription : Verbatim

Description

Retour sur les propos tenus dans l’émission C dans l’air du 2 juillet sur la surveillance par les services secrets des États-Unis. Eric Filiol, expert en sécurité, y dit qu’il n’y pas d’alternative facile à trouver aux éditeurs propriétaires américains. Alex Türk (ex pdt de la CNIL et sénateur) déclare qu’il n’existe pas d’alternative aux logiciels propriétaires.

En préambule de l’émission, la diffusion d’une interview de Jean-Philippe Mengual qui fait un rapide tour d’horizon de l’accessibilité des gestionnaires de bureaux sous GNU/Linux et l’évolution générale du contexte législatif.

Transcription

Gilles Gouget : Radio RMLL, c’est sur les ondes du nonante-deux point un de Radio Campus ici, à l’Université libre de Bruxelles, pour cette dernière journée des Rencontres Mondiales du Logiciel Libre. On va retrouver dans un petit instant François Pellegrini, Patrice Bertrand, Anne Nicolas qui va nous rejoindre d’une façon ou d’une autre, Jeanne Tadeusz, René Revol et puis Luc qui est toujours là et qui m’accompagne.

Luc Fievet : François Revol.

François Revol : Ce n'est pas grave !

Gilles Gouget : Oui. C’est une faute de Languedocien ça, évidemment, puisque nous avons un René Revol dans le Languedoc figurez-vous, enfin ça c’est une autre histoire qu’on ne va pas aborder tout de suite. On parlait accessibilité, justement, eh bien Jean-Philippe avait un petit coup de gueule à dire ; on va écouter ça et après on attaquera notre plateau, on va dire bilan sociétal 2012, disons ça comme ça et puis actualité et contradictions et turpitudes autour du logiciel libre.

Entretien avec Jean-Philippe Mengual

Gilles Gouget : On est avec Jean-Philippe, bonjour.

Jean-Philippe Mengual : Bonjour.

Gilles Gouget : On n’a pas pu faire notre plateau accessibilité aujourd’hui en studio alors, comme on passe par là et qu’on y pense quand même, tu avais quelques trucs à dire par rapport à cette question de l’accessibilité qui est un des thèmes récurrents ; je ne sais pas si c’était là dès le départ aux RMLL. En ces temps où on parle beaucoup d’ergonomie et puis des distributions Linux qui commencent à être adoptées par beaucoup de gens, tu avais un coup de gueule, en quelque sorte, à pousser ?

Jean-Philippe Mengual : Oui. J’avais déjà plus ou moins commencé l’année dernière. J’avais expliqué qu’il y avait de forts risques que les mises à jour des interfaces graphiques et des différentes distributions majeures comme Debian ou Ubuntu soient inaccessibles, à partir du moment où elles interviendraient courant 2013 et fin 2012. Et c’est, grosso modo, ce qui s’est passé modulo quelques bonnes nouvelles. Typiquement, Ubuntu a quand même trouvé des interfaces à peu près accessibles, encore que si je me base sur les tests que j’ai récemment faits, Unity n’est pas capable, je n’ai pas trouvé comment éteindre le système avec l’interface graphique qu’il nous propose, donc je ne sais pas trop comment ça fonctionne.

On est dans la situation un petit peu que je craignais, encore un modulo parce qu’aujourd’hui, quand même, des choses se font. Gnome, qui est l’interface graphique qui était de base la seule mais la vraie accessible, évolue, ça se met à jour. Certes il y a encore beaucoup de travail et des bugs majeurs qui font que, auprès du grand public, c’est extrêmement difficile de faire passer le message. Pour autant, c’est vrai que ça progresse quelque peu et puis, ce qui personnellement me motive particulièrement ces derniers temps, c’est, d’une part, l’émergence d’environnements alternatifs, comme par exemple LXDE qui, aujourd’hui, fait un vrai effort pour devenir accessible et puis, d’autre part, quelques projets qui étaient un peu en berne, qui s’améliorent. Je pense en particulier à OpenOffice.org ou à LibreOffice, lesquels sont en train de devenir accessibles sous Windows, ce qui était une vraie limite jusqu’ici.

Gilles Gouget : Au niveau juridique, légal, etc., l’accessibilité, un point de vue, un bilan à faire depuis l’année dernière ?

Jean-Philippe Mengual : Le bilan c’est que la loi initialement disait que l’accessibilité numérique devait être un objectif atteint en 2012 et, finalement, ça ne l’a pas été. Résultat des courses, la prochaine échéance c’est 2015, d’abord parce que c’est l’échéance de la loi d’accessibilité en général qui a été votée en 2005 et ensuite, parce qu’au niveau de l’Union européenne des règles sont en train d’entrer en vigueur de sorte qu’aujourd’hui l’accessibilité numérique est l’objectif à atteindre par tous les sites internet et par tous les environnements numériques d’ici 2015.

Donc on peut dire encore une fois que 2012 a été un semi-échec, mais que la prochaine date c’est 2015 et que ça nous permet encore de parler légitimement d’accessibilité, en faisant réagir la corde sensible qui s’appelle la règle juridique et qui s’appelle la norme.

Gilles Gouget : J’aborde cette question-là parce qu’il y a un trait d’union entre l’accessibilité aussi et le logiciel libre, ce sont les cartoparties OpenStreetMap1, etc. À Montpellier, où auront lieu les RMLL en 2014, depuis quelques années déjà, une paire d’années, le LUG [Linux User Group] local organise, avec la ville, des cartoparties, des saisie-parties, sur le thème de l’accessibilité, pour voir si tel commerce ou telle institution est accessible, s’il ne manque pas un bateau à tel endroit ou, etc. Alors que, si je me souviens bien, c’était en 2005 que, en France, on avait dit que tous les bâtiments publics, que tous les lieux devaient être accessibles aux gens en fauteuil, etc. Comme quoi, depuis 2005 ça n’a pas bougé sur ce terrain-là non plus puisque, quand ils font leurs cartoparties, ils se rendent bien compte qu’il y a des endroits qui ont été oubliés par l’urbanisme.

Jean-Philippe Mengual : C’est probablement le secteur où c’est le plus difficile. Parce que le logiciel bon, c’est une chose, mais l’infrastructure, c’est-à-dire les bâtiments, les enceintes, c’est probablement le plus complexe au niveau des communes parce que c’est ce qui génère le plus de coûts et c’est ce qui génère le plus de besoins de rénovation. Si on prend un bâtiment, autant quand on construit un bâtiment neuf on peut intégrer d’emblée les normes d’accessibilité, en revanche, quand il s’agit de mettre aux normes un bâtiment déjà existant, c’est parfois extrêmement compliqué.

Typiquement le métro, par exemple, n’est pas forcément facile à mettre en accessibilité quand on a réseau qui date de plusieurs décennies et qui n’avait pas du tout été conçu pour ça. Donc c’est forcément ce qu’il y a aujourd’hui de plus difficile. Maintenant, des sites comme OpenStreetMap sont extrêmement importants puisqu’ils permettent, justement, de recenser les points à la fois de facilité, d’accessibilité et les autres qui sont des points de difficulté d’accessibilité. Si bien que, du coup, pour une personne, notamment les personnes à mobilité réduite, elles peuvent préparer leurs trajets via des GPS ou via la base de données OpenStreetMap en sachant, d’emblée et par avance, à quoi elles doivent s’en tenir. Donc c’est plutôt déjà un progrès. Le libre a, en ce sens, apporté énormément, je trouve, en termes d’outils à la disposition des handicapés pour qu’ils puissent avancer.

Gilles Gouget : Écoute, merci beaucoup pour ce bilan 2012, on va dire ça comme ça, et puis au plaisir de parler plus longuement d’accessibilité dans le cadre des Rencontres Mondiales 2014 à Montpellier.

Jean-Philippe Mengual : Merci à vous pour votre intérêt sur la question.

[Fin de l'entretien avec Jean-Philippe Mengual]

[Musique]

C dans l’air brasse du vent

Gilles Gouget : Sur Radio RMLL on accueille à présent Luc qui est avec nous. Bonjour Luc !

Luc Fievet : Bonjour !

Gilles Gouget : On n’est plus là pour parler accessibilité, mais on va parler télévision. Mon Dieu ! On va parler télévision à la radio, c’est vraiment n’importe quoi ! Mais des fois, il se passe des trucs à la télévision qui sont tout à fait intéressants. Alors autour de la table il y a François Revol et donc pas René. Bonjour François !

François Revol : Bonjour !

Gilles Gouget : Il y a un autre François, c’est François Pellegrini que tout le monde connaît comme universitaire, mais surtout défenseur des logiciels libres et ennemi farouche du brevet logiciel en Europe. On a le président du Conseil National du Logiciel Libre, Patrice Bertrand, patron de Smile2 qui est une des plus grosses sociétés de logiciels libres en France. Bonjour.

Patrice Bertrand : Bonjour !

Gilles Gouget : C’est la première fois que je vous ai au micro. Et puis Jeanne Tadeusz qu’on a au téléphone très régulièrement et grâce aux RMLL on peut la voir en chair et en os. Bonjour Jeanne !

Jeanne Tadeusz : Bonjour !

Gilles Gouget : Alors qu’est-ce qui nous a amenés là ? Je crois que c’était dans une émission de télé assez connue et plutôt assez bien foutue d’habitude.

Luc Fievet : C’est l’émission C dans l’air qui est une émission sur France 5, donc une émission française. Et il y avait une émission, un thème d’émission, sur la surveillance, PRISM3 et ce genre de choses, avec des experts, plutôt centrés sur la question de sécurité. l’objet n’était pas vraiment le logiciel libre, mais, évidemment, ça touchait aux questions de surveillance au travers de l’informatique. Et il y a eu quelques phrases qui sont parties sur des sujets qui sont proches de ceux du logiciel libre et qui ont provoqué quelques réactions épidermiques auprès de certains libristes. On va écouter la première. Elle est dite par Éric Filiol. Il était au sein d’une interview, il n’était pas présent dans l’émission donc peut-être que ça a été monté, probablement. Éric Filiol, on le connaît, il était aux Rencontres Mondiales du Logiciel Libre en 2011, c’est un spécialiste en sécurité informatique et on va écouter ce qu’il a à dire.

[Début de l’extrait de l’émission C dans l’air]

Éric Filiol : Essayez de trouver un système d’exploitation qui ne soit pas américain ? Vous avez le choix entre Apple et Microsoft. Bref ! Essayez de trouver un service de réseaux sociaux ou un service internet, maintenant, qui n’est pas concentré entre les mains de quelques acteurs américains ? On s’aperçoit que, finalement, quelle que soit la partie du monde numérique avec laquelle nous souhaitons travailler, de toutes façons on est obligés de travailler avec le diktat technologique et commercial des États-Unis.

[Fin de l’extrait]

Luc Fievet : Donc voila, c’était Éric Filiol. Effectivement, il dit qu’on ne peut pas trouver facilement d’ordinateurs qui ne soient pas soit Mac soit Windows et ce n’est pas complètement faux, mais cette absence d’alternative n’est pas tout à fait convaincante. Je ne sais pas quelles sont les réactions. Je vais peut-être me tourner vers Patrice Bertrand.

Patrice Bertrand : Sur la domination américaine dans l’industrie du logiciel, il n’y a aucun doute, c’est factuel, on ne va pas dire le contraire. Par contre, sur le fait qu’on n’ait pas le choix, là je pense que, je ne sais pas si ce qu’il voulait dire c’était exactement soit qu’il n’existe pas de choix ou qu’il était difficile, pour un particulier, typiquement, de trouver des alternatives. Voila, c’est à peu près la réalité, hélas, avec la domination des quelques géants dont il a parlé — elle est manifeste — néanmoins des alternatives, il y a en a ; malheureusement, il n’est pas facile pour un particulier, d’y accéder, en particulier lorsqu’il est en train d’acheter un ordinateur dans une grande surface.

Luc Fievet : La fameuse vente liée !

Patrice Bertrand : C’est la fameuse vente liée. Après, une fois qu’il aura acheté son ordinateur, qu’il l’aura amené chez lui, il aura encore beaucoup de choix qui se présentent à lui. Il va y installer des quantités de logiciels et là il y a, à peu près sur tous les sujets, des alternatives en logiciels libres. On pourra évoquer, tout à l’heure, la supériorité qu’ils peuvent promettre en termes de sécurité et de vie privée.

François Revol : Et d’indépendance !

Gilles Gouget : Oui. François.

François Pellegrini : Oui. Alors, il y a plusieurs points à considérer, effectivement. Quand on parle en termes de sécurité, il existe énormément de systèmes d’exploitation libres. Le fait est qu’être libre n’est pas un gage de sécurité. Il y a eu des exemples qui ont été documentés de personnes qui ont été payées par des services gouvernementaux pour introduire des bugs dans des systèmes d’exploitation libres, et ces bugs ont prospéré pendant plusieurs années sans jamais avoir été découverts. Donc l’ouverture du code source n’est clairement pas un avantage décisif sur la sécurité intrinsèque du logiciel. En revanche, le fait est que, quand une faille de sécurité existe et est détectée, on peut la corriger rapidement. Donc ce qui est important c’est la capacité d’audit du code qui permet de le réaliser.

Force est de constater que personne n’imaginait qu’un Bull ou un Siemens puisse se dresser contre Microsoft pour faire un système d’exploitation qui puisse être un concurrent sérieux. Or, aujourd’hui, et les chiffres sur le marché mobile le montrent, les descendants du noyau Linux sont là et bien là et dominent le marché. Alors maintenant, ça a été rebrandé à travers Google et les autres, ça s’appelle Android, mais quand on regarde, effectivement les systèmes d’exploitation libres dominent en nombre le marché sur les tablettes et les applications. Et des processeurs non Intel dominent également sur ce marché, ce sont les processeurs de la famille ARM qui montrent que la domination qu’on pensait éternelle du duo Intel/Windows, c’est-à-dire Wintel, il n’a pas fallu quelques années pour qu’elle soit, effectivement, mise en danger.

Luc Fievet : On le constate, on a régulièrement des retournements. IBM en a fait les frais avant l’avènement de Microsoft. Dans le domaine informatique, on a régulièrement des retournements spectaculaires.

François Pellegrini : Tout à fait, parce que la volubilité du marché est très grande. Maintenant, vouloir faire de la sécurité, ce n’est plus un problème de système d’exploitation, ça ne sert à rien d’avoir le système d’exploitation le plus audité possible, si les processeurs sont eux-mêmes buggés et, de ce point de vue, l’Europe a un déficit en fonderie et en capacité d’être son propre maître sur les processeurs qui a toujours été et reste extrêmement préoccupant. Donc, pour revenir sur l’aspect des logiciels qui nous concerne, je vais être rapide, clairement, l’investissement économique considérable qui était nécessaire pour réaliser un système d’exploitation concurrent des systèmes d’exploitation étasuniens a été fait. C’est un investissement international autour, donc, des logiciels libres, qui montre qu’ils constituent une alternative économique très crédible parce qu’ils agrègent énormément de valeur, très rapidement.

Maintenant, les utiliser dans un contexte gouvernemental, ça suscite de mettre en place des politiques volontaristes d’audit du code ; c’est-à-dire que quand on veut utiliser un logiciel libre dans un contexte sensible, on fait un audit du code pour essayer de détecter ses bugs qui auraient pu être introduits par l’ensemble des États qui auraient subverti un ou deux programmeurs pour rentrer ces bugs. Donc ça demande une démarche d’analyse qui peut être considérée comme un peu onéreuse mais qui est, en tout cas, bien moins coûteuse que de redéfinir à partir de zéro un système d’exploitation purement national et certifié par tel ou tel gouvernement.

Luc Fievet : En termes d’alternatives, on a vu, elles existent : GNU/Linux en termes de systèmes d’exploitation ; il y a une foule de logiciels pour les particuliers et les professionnels qui existent en logiciels libres. Ça n’est pas une garantie, mais ça permet au moins de voir ce qu’il y a dedans. Aujourd’hui qu’est-ce qui existe ? Parce que quand on parle logiciels libres et, notamment sur le site de l’émission C dans l’air, on a des réactions au niveau des commentaires ; évidemment, certaines personnes citent les logiciels libres et la réaction est de dire : « Mais les logiciels libres ce sont des trucs pour spécialistes, c’est trop compliqué et ça n’est pas adapté au monde professionnel. » Alors qu’est-ce qui existe, rien qu’en termes de systèmes d’exploitation, aujourd’hui, dans le monde professionnel ?

Patrice Bertrand : Linux évidemment. Après, des suites bureautiques, LibreOffice qui est un équivalent parfait, tout ce qu’il y a de plus complet, à la suite Microsoft. Et puis en matière de messagerie et de groupware il y a quantité d’alternatives, de produits, je ne vais pas citer tous les noms ici, mais il y a tout ce qu’il faut pour trouver son bonheur.

Je pense qu’en premier lieu il faut distinguer, en tout cas, le sujet de tout ce qui est cloud, c’est-à-dire tout ce qui est accéder par l’Internet depuis chez soi. Et là, on pourrait dire, le danger, effectivement, est très grand, il est manifeste, quand bien même on aurait plus ou moins l'assurance que c’est du logiciel libre qui tourne quelque part sur le serveur, ça n’apporterait pas tellement de garanties supplémentaires. Donc il y a le cloud d’un côté où là, les menaces sur la vie privée et la sécurité sont réellement très importantes et puis il y a les logiciels qu’on installe sur ses ordinateurs, chez soi, et là c’est un tout autre sujet. Comme François le disait, la garantie n’est peut-être pas absolue, totale, mais elle est quand même bien plus grande si on utilise des logiciels libres.

Peut-être un tout dernier mot. Ce qu’on a dit parfois, et parfois ça sort comme un argument contre la croyance dans le risque de backdoor dans ces logiciels, par exemple des logiciels Microsoft. On entend parfois : « Ce n’est certainement pas le cas parce que, vous comprenez, ce serait tellement dommageable pour leur réputation si on s’en apercevait un jour, que certainement ça n’est pas le cas ! » Mais cet argument ne vaut vraiment rien puisqu’on aurait pu appliquer exactement le même aux messageries et à tous ces grands acteurs qui se sont fait prendre, justement à propos du programme PRISM. C’est-à-dire qu’on aurait pu dire la même chose il y a trois mois : « C’est impensable parce que, vous comprenez, ce serait tellement dommageable pour leur réputation qu’ils n’auraient jamais accepté ça ! » Mais le fait est qu’ils l’ont accepté !

Luc Fievet : Et l’État français, d’ailleurs, n’en est pas convaincu puisque dans l’affaire de l’accord « Open Bar » entre le ministère de la Défense et Microsoft, il y a une analyse interne faite par le gouvernement français qui pointait ces risques de backdoor et de surveillance. François tu avais quelque chose à rajouter ?

François Revol : On a vu avec cette histoire de PRISM, grâce à Snowden, qu’effectivement on n’avait quand même pas forcément raison de les croire. On peut citer le site prism-break.org4 donc p, r, i, s, m, tiret, b, r, e, a, k, point org, je crois, qui justement fait une liste des types de logiciels et des services, avec d’un côté les habituels Google, Amazon, etc., Windows, et puis de l’autre les équivalents un peu plus éthiques dont les logiciels libres, donc ça peut être une référence pour la suite.

Luc Fievet : Alors peut-être que Anne, qui nous a rejoints, pourrait réagir à ça. Donc le contexte c’est « il n’existe pas d’alternative ». Toi tu t’occupes de Mageia5 qui est une distribution Linux. Qu’est-ce que ça t’inspire ce genre de commentaires ?

Anne Nicolas : Je suis un peu étonnée parce que je dirais que la communication sur les logiciels libres, aujourd’hui, c’est quelque chose qui est devenu pas banal mais, en tout cas, relativement courant. Pour avoir travaillé chez un éditeur de distributions auparavant, qui n’était certes pas le premier sur le marché, mais on se rendait compte que les gens étaient sensibilisés à l’existence de ce système d’exploitation qu’est Linux. Donc c’est très étonnant d’entendre ce genre de choses, d’autant plus qu’aujourd’hui, même dans les secteurs je dirais extrêmement sensibles de l’État français, on a du Linux en système d’exploitation sur les serveurs. Nous on a appris tout à fait par hasard, au dernier salon Solutions Linux par exemple, qu’il y avait effectivement une partie de la Défense qui utilisait Mandriva sur ses théâtres d’opérations, sur un serveur et qui est passée tout naturellement pour pouvoir avoir une suite en termes de maintenance sur le serveur, qui est passée sur du Mageia, pour des portails captifs.

Donc ça me semble un exemple relativement concret de ce qu’on peut faire avec du Linux et effectivement, pourquoi ils ont opté pour ce type de système d’exploitation ? Parce que c’est ouvert, parce qu’on peut en contrôler le contenu et parce qu’on a la main, effectivement, sur ce qui va être développé au-dessus de cette pile, au-dessus de cette base de système. Donc ça me semble relativement concret.

Luc Fievet : Jeanne.

Jeanne Tadeusz : Juste pour compléter rapidement ce qui disait Anne. Effectivement, l’utilisation du logiciel libre est de plus en plus vaste, notamment parmi les acteurs publics. Un autre exemple qu’on pourrait donner c’est le ministère des Affaires Étrangères qui a récemment expliqué que les ordinateurs portables utilisés dans le cadre des missions en déplacement ou autres, utilisaient un système d’exploitation libre, basé sur Ubuntu, justement pour des raisons de sécurité. Donc de dire que ça ne répond pas à des exigences professionnelles ou de dire qu’en termes de sécurité ce n’est pas cohérent d’utiliser du logiciel libre, c’est, dans le meilleur des cas, mal connaître le secteur de la sécurité ou du moins ce que font aujourd’hui les acteurs dans la sécurité, parce qu’on pense que le ministère des Affaires Étrangères, la diplomatie, a priori tout ce qui est notamment déplacements, en ordinateurs portables, ils font quand même relativement attention à ce genre de choses. Alors qu’en plus on a des acteurs qui ne sont pas des techniciens ou des spécialistes, donc avec quelque chose qui doit être relativement utilisable assez facilement et compréhensible pour des acteurs qui ne sont pas des techniciens informatiques. Et donc là, on a un vrai usage concret du logiciel libre par des non-spécialistes pour répondre, au contraire, à des exigences de sécurité. Donc là on est dans le contre-exemple parfait.

Luc Fievet : On a la gendarmerie aussi ! Alors si GNU/Linux est vraiment un système d’exploitation pour spécialistes et pour geeks, c’est une bonne nouvelle : ça veut dire que l’ensemble des gendarmes français sont extrêmement pointus en la matière et ça fait plaisir de voir ça. François.

François Pellegrini : Juste une chose. Effectivement, on sait que de toutes manières il y a eu une étude Gartner qui montrait que la majorité des entreprises utilisait au moins une brique libre, si pas plusieurs ; qu’effectivement beaucoup de ministères ; on télé-déclare nos déclarations d’impôts sur aussi des serveurs qui sont en logiciel libre. Donc considérer que ce n’est pas professionnel, je pense que c’est une déclaration qui n’est pas professionnelle, c’est-à-dire que c’est quelqu’un qui, clairement, ne connaît pas le marché !

Luc Fievet : Alors là, il faut quand même lui rendre grâce, il dit que c’est difficile à trouver, ce qui n’est pas faux.

François Pellegrini : En tout cas les gendarmes et le service des impôts les ont trouvés !

Luc Fievet : Il y a une chose qui est certaine c'est que, au moins dans le montage, C dans l’air a choisi, c’est le minimum en tout cas dont on peut être sûr, c’est que dans le montage ils ont décidé d’effacer ce truc-là.

François Pellegrini : Tout à fait ! Mais dernier point sur la question des silos de données, c’est-à-dire des réseaux sociaux, il y a eu des entreprises, là aussi collaboratives, de création de réseaux sociaux qui ne soient pas centralisés, on peut penser à Identi.ca, on peut penser à d’autres, avec l’objectif que ce ne soit pas l’acteur privé qui concentre l’information et que les personnes restent maîtres de leurs données. Donc il y a des outils qui peuvent être développés de façon alternative. Malheureusement, l’effet de réseau joue totalement en faveur des acteurs en place qui sont capables de faire de la publicité sur leurs services.

Luc Fievet : Très bien. On va écouter le deuxième extrait. Là c’est Alex Türk, l’ancien président de la CNIL. Donc pour vous resituer le truc, la CNIL c’est la commission qui s’occupe des libertés informatiques en France et, aujourd’hui, je crois qu’il est sénateur, si je ne me trompe pas. On va voir ce qu’il a à dire et en fait, ça se déchaîne, c’est la fin de l’émission et ça déchaîne des réactions qui sont assez intéressantes.

[Début de l’extrait]

Journaliste C dans l’air : Question intéressante. Les entreprises françaises doivent-elles cesser d’utiliser des logiciels américains susceptibles de les espionner ?

Alex Türk : Comment faire ? Comment elles pourraient ?

Journaliste : On est bien d’accord. Il n’y a pas le produit de substitution.

Alex Türk : Techniquement parlant, il n’y a pas de produits de substitution pour le moment à ce que je sache.

Journaliste : J’ai le pendant de votre réponse. Les Européens doivent-ils développer leur propre système d’exploitation, moteur de recherche, etc., pour se protéger ?

Alex Türk : C’est de tout ça dont on rêve, mais enfin. Les Européens oui, mais si vous voulez, c’est qui les Européens ? S’il faut que ce soit les Allemands, les Français ; il y a différents groupes.

Journaliste : On a fait Airbus non ! Mais excusez-moi, on a fait Airbus !

Alex Türk : C’est vrai, c’est vrai !

Journaliste : Ah bon, très bien !

[Fin de l’extrait]

François Revol : Lol.

Luc Fievet : On aurait effectivement pu rajouter des rires enregistrés derrière ; ça fait sourire des gens dans le studio. Alors une réaction ? François Pellegrini.

François Pellegrini : Je crois qu’en fait ça traduit une vision industrielle du millénaire précédent. C’est-à-dire qu’effectivement il y a beaucoup d’argent qui est investi pour faire des machins européens qui copient les machins étasuniens. On peut penser à tout ce qui a été investi dans les moteurs de recherche autour de Quæro6 et autres, d’essayer de contrer Google avec un résultat qui est une atteinte massive au domaine public. Donc chaque fois qu’on a imaginé, j’allais dire, avoir une politique colbertiste sur ce type de ce sujets, on se plante et on gaspille l’argent public parce qu’on confie à des acteurs du millénaire précédent, qui ont des stratégies industrielles qui sont celles du monde matériel, l’argent qui devrait permettre, au contraire, qui devrait être utilisé pour des stratégies agiles. Comme on l’a montré en première partie d’interview, ce n’est pas Bull, ce n’est pas Siemens qui ont fait le système d’exploitation qui a pu contrer les systèmes d’exploitation des entreprises étasuniennes, c’est la collectivité ! Donc clairement, il faut travailler en réseau, il faut travailler en bottom-up. Et avoir une politique industrielle de type top-down en disant on injecte l’argent sur les gros acteurs en pensant que ce sont eux qui vont trouver la solution, c’est clairement une erreur stratégique manifeste.

Luc Fievet : Patrice Bertrand, quand j’entends ce truc-là, j’ai l’impression que vous n’existez pas !

Patrice Bertrand : C’est vrai que c’est n’importe quoi et c’est bien triste venant de quelqu’un qui, au titre de ses fonctions dans la CNIL, devrait connaître un petit peu le paysage informatique. Le système d’exploitation, je pense qu’il ne faut pas se focaliser uniquement sur le système d’exploitation ; c’est un composant fondamental.

Luc Fievet : Sur cet extrait, on est sur les outils, donc on dépasse. Autant dans le premier on parle d’OS, effectivement, sur celui-là, on parle vraiment de logiciels au sens large.

Patrice Bertrand : Je comprenais que dans son initiative européenne souhaitée il mettait le focus sur le système d’exploitation. En tout cas, il y a un système d’exploitation qui s’appelle Linux, qui est porté par une fondation qui est basée aux États-Unis, mais qui ne lui donne pas une spécificité américaine le moins du monde. Il y a des contributeurs du noyau Linux qui sont dans tous les pays du monde. Il y en a en France, des gens comme ST Micro.

Luc Fievet : Cette question d’opposition nationale n’a pas grand sens !

Patrice Bertrand : Il y en a en Allemagne, Samsung est contributeur de Linux, pas mal d’acteurs japonais sont contributeurs de Linux. Donc c’est un effort, une sorte de gigantesque R & D mutualisée à l’échelle planétaire qui a véritablement des avantages extraordinaires en termes de maîtrise et donc de liberté. Donc ça c’est un fait.

Au-dessus de ça les outils, on l’a dit tout à l’heure, ne manquent pas. Et c’est vrai que le grand drame, parce que le cœur du sujet, pour beaucoup de gens, c’est la suite bureautique. On peut parler de plein d’outils, mais en réalité, les gens, chez eux, ce qu’ils veulent sur l’ordinateur, c’est une suite bureautique. Et la suite bureautique, effectivement, à 95 %, ça doit être celle de Microsoft et c’est vraiment dramatique comme monopole parce que c’est un monopole qui a pour principale raison les habitudes. Et les habitudes, bien sûr, tout est fait pour qu’elles soient prises par les nouvelles générations dès le plus jeune âge, de telle sorte qu’elles trouvent un peu pénible, que ce soit à 18 ans ou à 30, de se faire de nouvelles habitudes. Mais sinon, en termes de fonctionnalités, tout le monde en convient, c’est rigoureusement identique. On a la même chose en version à la fois libre et gratuite, et, par ailleurs, mieux sécurisée. La même chose est là, mais il faut changer d’habitudes et tout le monde joue là-dessus, à commencer, bien sûr, par ceux dont c’est l’intérêt économique.

Luc Fievet : Alors il y a quand même des choses qui sont mises en place et je pense au milieu professionnel. Je discutais cette semaine avec quelqu’un, une collectivité du côté de Nantes, en France, qui veut passer à LibreOffice. Il disait que là où ils péchaient, où ils avaient du mal, c’était pour migrer et notamment ils avaient des macros, et ils avaient du mal à trouver un prestataire qui puisse assurer la migration de leurs macros. Et ça, autant quand on est un particulier on change assez facilement, dans une entreprise il y a souvent des tas de choses qui sont mises en place. Ce n’est pas facile ! C’est un vrai projet quoi !

Patrice Bertrand : Oui ! C’est vrai, des prestataires il y en a. Je ne saurais pas les aiguiller, directement, sur le bon prestataire, mais je suis sûr qu’en cherchant un peu on en trouve ; il y a quand même un certain nombre d’entreprises, justement. Ça me donne l’occasion de dire un mot sur le CNLL qui est une sorte de fédération, au niveau national, en France, des grandes associations d’entreprises. Donc dans pratiquement toutes les régions en France, les entreprises du logiciel libre se sont réunies pour former des associations, pour agir ensemble au niveau local, agir en réseau, parfois faire du business ensemble aussi. Et ces associations, depuis 2010, se sont réunies au niveau national pour former le Conseil National du Logiciel Libre.

Luc Fievet : Jeanne.

Jeanne Tadeusz : Juste pour compléter sur un point, sur effectivement les habitudes donc à la fois des entreprises mais aussi des utilisateurs. Donc c’est évident que c’est une difficulté, mais c’est aussi la logique de quand on est à l’école on apprend souvent sur du tout Microsoft, qui fait que simplement, arrivé dans une vie professionnelle, c’est parfois difficile de passer au logiciel libre. C’est clair. C’est regrettable, d’ailleurs, parce que, finalement, des élèves on ne fait que des consommateurs de numérique, on ne fait pas du tout des acteurs, on ne leur apprend pas à utiliser un tableur ou un traitement de texte ; on leur apprend à utiliser des outils donnés, sans même leur montrer une diversité d’outils qui leur permettrait d’évoluer.

Mais bon, parce qu’il faut quand même donner de bonnes nouvelles de temps en temps, on peut aussi saluer la décision de l’Assemblée nationale et du Sénat français qui, cette semaine, ont décidé de donner la priorité aux logiciels libres dans le service public de l’enseignement supérieur. D’accord, c’est un petit service public, mais on est quand même sur un bon signe et un bon début et on peut espérer que, justement sur ces questions-là, on voit une évolution bientôt, au moins ne plus avoir les blocages utilisateurs qu’on peut connaître aujourd’hui.

François Revol : Même si j’ai bien compris, cette même priorité au logiciel libre a été mise de côté sur un autre projet de loi sur l’éducation, mais dans les niveaux inférieurs. Donc il y a quand même un petit souci de cohérence à ce niveau-là. Quand on dit, effectivement, qu’on est devenus consommateurs, en tout cas pour les enfants, c’est vrai que dans les années 80, il y avait des ordinateurs au fond des classes, mais c’était des choses qu’on pouvait programmer ! Moi j’ai appris avec le Basic, il y en a qui utilisaient le Logo, mais on pouvait faire des programmes. Ça commence à revenir à la mode, enfin à la mode, ça revient sur l’avant de la scène, on fait même des Coding Goûters, donc c’est quelque chose qui revient, mais c’est un peu dommage qu’on ait justement perdu ça. Il y a eu un obscurantisme ces vingt dernières années, en fait.

Gilles Gouget : Je rebondis par rapport à cette loi sur la modernisation de l’école. Tu viens de dire : « C’est un petit ministère l’Enseignement supérieur et la Recherche ». Est-ce que c’est là la clef de l’explication de la marche arrière du gouvernement sur le marché de l’Éducation nationale qui, peut-être, est plus gros et alimente aujourd’hui beaucoup plus d’acteurs ?

Jeanne Tadeusz : Je ne connais pas les explications. Je ne suis pas dans le secret du gouvernement. Par contre, ce qu’on peut voir, c’est qu’effectivement, quand on parle du projet de loi qu’il y a sur l’Enseignement et la Recherche où, cette fois-ci, la priorité au logiciel libre est passée, on a sans doute plusieurs facteurs. Le fait que l'Enseignement supérieur effectivement utilise déjà, sans doute, plus de logiciels libres que d’autres acteurs, que d’autres services publics. Donc on a sans doute un avantage à ce niveau-là. On a aussi le fait que, au contraire, au niveau de l’Éducation nationale, on a un lobbying très fort de la part de Microsoft. Il suffit de voir le fait que des licences Microsoft, pour les écoles comme pour les professeurs, sont gratuites ou quasi gratuites ; qu’il y a énormément d’actions, à grand renfort de publicité, qui sont faites par Microsoft dans les écoles, dans les rectorats, dans les académies ; sur le fait qu’on a même, parfois, les différents acteurs des différentes académies qui sont convoqués par le ministère chez Microsoft. Donc on voit un ensemble de choses qui font qu’ils sont extrêmement présents et sans doute très puissants au sein de ce ministère ; ce qui est peut-être, en tout cas on peut l’espérer, moins le cas dans l’Enseignement supérieur et qui peut l’expliquer.

Maintenant, aujourd’hui, le ministre Vincent Peillon, donc le ministre de l’Éducation nationale, a dit qu’il ne mettait pas la priorité au logiciel libre pour des raisons de problématique juridique. On a des doutes sur la validité d’un tel raisonnement. On attend encore de voir quels sont les problèmes précisément, mais en attendant on l’appelle à, s’il ne souhaite pas le voir dans la loi — ce qu’on peut dans une certaine mesure au moins entendre — à faire au niveau réglementaire de vraies actions, techniques, concrètes, en direction des académies, en faveur du logiciel libre dans l’usage quotidien. Et là-dessus, l’argument d’une problématique juridique n’existe simplement pas puisque c’est à lui de mettre en place ce type de choix, y compris les choix techniques qui ont lieu dans les différentes académies. Et donc là, aujourd’hui, vraiment on l’appelle à faire ça pour permettre aussi du logiciel libre dans les écoles, dans les collèges, dans les lycées.

Luc Fievet : Il y a un sujet qui est plus lié au système d’exploitation qui est justement ce lien entre le hardware, le matériel, et le logiciel. François Pellegrini, tout à l’heure, disait que le seul logiciel ne compte pas. Si, effectivement, le matériel a des failles, volontaires ou non, on est un peu foutus. Et pour les deux personnes ici qui travaillent sur des systèmes d’exploitation, cette question des spécifications matérielles est-ce que c’est quelque chose qui vous impacte directement ? Une amélioration dans ce domaine est-ce que ça vous faciliterait la vie pour pouvoir faire des systèmes d’exploitation, ou même des logiciels, qui tirent parti du matériel plus efficacement ? Aujourd’hui c’est compliqué de, par exemple, faire certains drivers ou des choses comme ça.

Anne Nicolas : On a encore, effectivement, quelques difficultés sur le sujet. Ça s’est quand même énormément amélioré. Moi je travaille sur les distributions depuis huit ans maintenant ; l’évolution est quand même majeure, c’est-à-dire on va vers un plus grand support de l’ensemble du matériel. On voit que certains constructeurs, en tout cas, s’impliquent vraiment et fournissent des drivers, ouverts ou non, mais en tout cas qui supportent le matériel. C’est vrai que c’est moins satisfaisant quand le driver est fermé, mais en tout cas on a le support du matériel. Après, on a les évolutions technologiques qui font qu’on traverse de grosses difficultés, par exemple comme le boot EFI récemment. Ça, ça a été un gros problème. Moi je trouve, en tout cas, que l’ensemble des distributions, les développeurs, ont fait un travail monumental sur le sujet et fournissent aujourd’hui des solutions qui ne sont certes pas parfaites, mais qui permettent de travailler sur ce fameux hardware. Je pense qu’il n’y a pas de solution miracle. La clef, aussi, se situe probablement au niveau de l’OEM, c’est-à-dire la vente de machines pré-installées.

Aujourd’hui il y a très peu de machines pré-installées sous Linux ou même sans système d’exploitation et aujourd’hui, la clef de diffusion d’un système d’exploitation c’est probablement l’OEM, c’est-à-dire la vente de machines pré-installées avec un système d’exploitation puisque, aujourd’hui, l’utilisateur ne devrait même plus avoir à mettre la main sur l’installation d’un système d’exploitation. C’est là toute la facilité quand on récupère une machine sous Windows. Nous, ce qu’on montre aujourd’hui, c’est qu’installer une distribution Linux sur une machine c’est quelque chose d’extrêmement simple et rapide. Moi j’ai fait les frais, récemment, d’une installation de Windows sur une machine parce qu’effectivement dans mon entourage tout le monde n’est pas sous Linux. Ça m’a pris trois heures contre une demi-heure d’une distribution Linux sur la même machine. Il y a un défaut de communication à ce niveau-là. C’est clair.

François Revol : Alors je ne suis pas totalement d’accord sur tous les points. Mais sur l’installation de Windows, effectivement déjà, il faut rentrer les quinze chiffres du code produit !

Luc Fievet : C’est une épreuve !

François Revol : Oui ! Oui ! Et puis je me rappelle aussi d’une anecdote au moment où Vista est sorti. Quelqu’un que je connais, qui bosse dans une petite boutique informatique, qui a voulu, comme il a l’habitude, après l’installation de Vista ; déjà il a fallu modifier dans le BIOS, c’était au tout début, le contrôleur SATA, bon ! Après il a voulu installer les pilotes de la carte mère. Alors le premier c’était « ce pilote nécessite Windows XP ou supérieur » et puis le deuxième c’est « ce pilote a détecté que le système d’exploitation n’était pas Windows », ce qui est quand même assez drôle !

Après, sur les spécifications, j’ai une position un petit peu différente étant donné le fait que je suis aussi développeur de système d’exploitation, mais qui est un petit peu plus obscur et qui déjà n’est pas une distribution de GNU/Linux, mais qui est un autre système d’exploitation, encore moins bien connu, et donc vu qu’on n’utilise pas Linux comme noyau, nous on est obligés d’écrire nos propres pilotes. Alors linuxiens, chers linuxiens, considérez-vous heureux d’avoir des pilotes binaires Nvidia ! Je ne sais pas si c’est une bénédiction ou une malédiction, mais les pilotes binaires Nvidia ils ne marcheront pas sur le système auquel je contribue qui s’appelle Haiku7.

Donc moi, en tant que développeur et en tant aussi qu’utilisateur qui voudrait faire un choix avec une concurrence libre et non faussée, pour reprendre les termes de certains, pour l’instant je n’ai pas ce choix-là. Et en fait, tout vient justement de la vente liée parce que tout le monde, quasiment, achète un PC sous Windows. Donc les fabricants, effectivement, même si ça s’améliore — il y en a qui, effectivement, publient les spécifications, publient des pilotes libres, même si ce n’est que pour Linux, mais au moins on peut étudier le code source ; il y en d’autres qui, effectivement, disent qu’ils sont pour Linux, qu’ils sont membres de la Linux Foundation et puis qui se contentent de donner le code source d’une glu qui sert à coller le gros bloc binaire au noyau Linux. Et donc, à cause de ça, on n’a pas les spécifications des composants de la machine et on ne peut pas écrire de pilotes libres pour ces machines, ou alors on fait du reverse engineering, on perd du temps, on n’est pas sûr que ce soit correct. Moi, en tant que développeur, je ne peux pas certifier qu’un pilote que j’écris en faisant du reverse engineering du pilote Windows, je ne peux pas certifier qu’il ne va pas faire exploser la machine. Je ne peux pas !

Donc forcément après, quand madame Michu, la pauvre madame Michu, quand on arrive à la convaincre déjà d’essayer un système libre, elle l’installe sur sa machine et puis elle voit que ça ne marche pas, elle va finir par retourner à Windows et là c'est un cercle vicieux, en fait. Donc tant qu’on n’arrivera pas à casser ça, alors soit effectivement par une masse critique, peut-être avec des pré-installations, mais cette histoire de pré-installations ça date d’il y a très longtemps. Il y a quinze ans il y avait BeOS qui lui, par exemple, était un système d’exploitation propriétaire, mais alternatif, ils avaient décroché un, un seul contrat OEM que Microsoft est arrivé à faire tomber parce que le BeOS en question était installé sur le disque dur, mais il n’était pas visible dans le gestionnaire de boot, en fait. Donc on ne pouvait pas le booter directement, ce qui revenait à ne pas le pré-installer du tout quoi !

Anne Nicolas : C’est vrai qu’effectivement le problème demeure, ça je ne le nie pas, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Simplement l’image qu’on se fait aujourd’hui d’une installation Linux est celle d’il y a dix ou douze ans et c’est fort dommageable justement, sans parler d’OEM, c’est fort dommageable, effectivement, la facilité d’accès au système d’exploitation.

François Pellegrini : C’est vrai. En plus, le fait est que quand on installe une distribution, on n’a pas seulement l’OS qui arrive, on a tous les logiciels applicatifs qui sont installés d’un seul coup et en termes de temps gagné, on a une machine clef en mains en une vingtaine de minutes alors que, dans le même temps, on n’a qu’un morceau de l’installation de l’OS chez les concurrents du logiciel privatif.

Clairement, la question du matériel ramène, je pense, à l’essentiel. L’essentiel ce sont ces effets de réseau, ces effets de rente, qui dépendent de la vente liée. La vente liée c’est quand, par exemple, on achète un « iTruc » et qu’on est obligé d’aller se fournir chez le « iStore », etc. En fait les gens se trompent, parlent de neutralité du Net en disant ce n’est pas normal qu’Apple puisse virer des applications de son magasin ; mais n’importe quel tenant de magasin a le droit de choisir le style de son magasin. Je ne vais pas aller dans une librairie religieuse intégriste et demander le dernier magazine de fesses à la mode ! Je m’attends à ce que, dans ce magasin-là, il n’y ait pas ce type de produit. Le seul embêtement, c’est qu’il n’y a qu’un seul magasin. Clairement, ce n’est pas un problème de neutralité, c’est vraiment un problème de vente liée, donc de manque d’interopérabilité qui apparaît au niveau des bibliothèques, des composants logiciels et des matériels.

Lors du débat qui a eu lieu au Parlement européen où on était invités mardi après-midi, j’ai pris la parole en expliquant qu’il y a avait deux choses, effectivement, qui me hérissaient parce qu’elles portent atteinte aux mêmes libertés fondamentales, parce que, finalement, l’interopérabilité c’est l’équivalent de la liberté d’association dans le monde numérique : quand on a travaillé sur les droits humains pendant les grandes révolutions, on a posé comme principe la liberté d’association. Tous ces verrous, que ce soit les DRM, les brevets logiciels à un niveau le plus haut ou ce secret qui porte atteinte à la libre utilisation des matériels, ce sont des atteintes à la liberté d’association des humains et des matériels dans le monde numérique.

Donc clairement on est face à un principe de rang constitutionnel et il faut pousser pour qu’au sein de l’Union européenne on ait une grande directive générale sur l’interopérabilité en tant que principe juridique de rang constitutionnel, fondateur, qui impose que quand on achète un matériel, on ait les specs de ce matériel ; quand on a accès à un service logiciel on ait les specs d’accès à ce service logiciel pour, effectivement, pouvoir créer, éventuellement, des produits qui puissent inter-opérer de la façon la plus large possible.

Gilles Gouget : Ça pose quand même une question, parce que la vente liée, le problème il est soulevé depuis la vie des rats. Si ça se trouve ça existait avant même l’invention de l’informatique.

François Revol : Quinze ans, au moins quinze ans.

Gilles Gouget : On en parle beaucoup. Manifestement la loi elle existe. Elle n’est tout simplement pas appliquée. Celle-là, en tout cas, on ne la fait pas respecter. Les pratiques commerciales agressives de Microsoft sont parfois borderline au niveau légal aussi. Je ne vois pas ce que peut faire un système d’exploitation Microsoft dans une école, à moins que l’école n’ait un contrat avec Microsoft. Non on ne devrait pas ! S’il y a une alternative libre, il devrait être exclu d’avoir des éditeurs commerciaux dans les écoles ! Bon, les bouquins sont déjà le fruit d’éditeurs commerciaux.

François Pellegrini : Libre et commercial ça va ensemble !

Gilles Gouget : D’accord !

François Pellegrini : Privatif !

François Revol : Ce n’est pas mutuellement exclusif.

Gilles Gouget : Mais bon ! Le fait est qu’on se rend bien compte que, finalement, c’est celui qui est le plus agressif qui emporte souvent le morceau. Est-ce qu’en France le gouvernement, là-dessus, préfère ne pas se battre et laisser faire ? Est-ce que l’échelle ou l’échelon européen permettrait, justement, d’aller plus vite ?

François Pellegrini : Alors oui et non ! On attaque une théorie générale des organisations et un principe de lobbying qui a été posé, je n’ai plus la source en tête, mais dès les années 1880 où quelqu’un disait : « Quand vous allez faire une loi qui retire un franc — parce qu’à l’époque c’était des francs, mais c’était des francs-or, c’était vachement plus cool — quand vous faites une loi qui retire un franc à 1000 personnes et qui donne ces 1000 francs à une personne, vous pouvez être assez sûr que la loi passera parce que le type qui va avoir les 1000 francs il va se battre comme un lion pour que la loi passe et les types qui perdent un franc, vont se dire pour un franc je ne vais pas y aller ! »

Il faut des emmerdeurs comme nous pour pouvoir aller au combat et même parmi nous il y a pas mal de gens qui disent : « Bon ! J’ai déjà mon combat celui-là je ne vais pas le prendre. » Donc on est face à un principe général qui est que quand il y a une captation de richesse et une loi qui favorise un intérêt particulier, si, j’allais dire, la ponction individuelle est suffisamment faible, ce qu’au Mexique on appelle la la mordida, la petite corruption qui fait qu’on ne va pas dénoncer le flic parce que c’est juste tant de pesos, eh bien on aura du mal à trouver un combat structuré pour reposer les règles. En revanche, plus on remonte au niveau, j’allais dire structurel haut, et plus ces petites sommes deviennent des grosses sommes.

Quand on voit que le ministère de la Défense signe un contrat « Open Bar » avec Microsoft Irlande, je me permets aussi de rajouter que ça a été signé avec Microsoft Irlande, c’est-à-dire que notre cher ministère de la Défense nationale français rentre dans un jeu d’évasion fiscale, de façon parfaitement avérée. C’est-à-dire qu’au lieu de signer avec Microsoft France qui leur dit : « Ah ben oui, mais c’est plus cher parce qu’il y a des impôts à payer ! Eh bien allez avec Microsoft Irlande qui a des accords de partenariat et de non-imposition fiscale avec les États-Unis, l’argent ira directement aux US et ça ne fera de mal à personne ! » Eh bien si, ça fait du mal au contribuable français parce qu’effectivement, il y a des emplois qui ne sont pas créés en France et le contribuable paye deux fois, même il paye trois fois. Il a payé une fois pour former des gens, une deuxième fois pour repayer pour les produits qui sont faits par ces gens une fois qu’ils sont allés s’expatrier aux États-Unis et une troisième fois parce qu’il n’y a pas les taxes sur la vente et l’achat de ces produits.

Clairement, on a intérêt à frapper le plus haut possible parce que là les montants ne sont plus négligeables et qu’on voit à quel point, j’allais dire c’est une honte ; ça fait un peu émotion rapide, mais en tout cas, c’est un désastre fiscal et financier pour la collectivité !

François Revol : « Enfin, mais écoutez ! C’est de la merde ; c’est une honte ! » [en imitant la voix de Jean-Pierre Coffe]. Oui, la vente liée ce n’est pas nouveau du tout. Effectivement, c’est ce que je disais, ça a quinze ans. Il y a un article très amusant qui s’appelle He Who Controls the Bootloader8, par Scot Hacker qui date de 98, qui explique exactement ça, ce que j’ai dit tout à l’heure, eh bien on retrouve la même chose avec Secure Boot. C’est exactement ça, on prend les mêmes et on recommence !

Patrice Bertrand : J’allais ajouter. D’ailleurs ce débat récent autour de la priorité au logiciel libre dans tel ou tel service de l’État a donné lieu à un exercice de lobbying qui était véritablement un cas d’école. On a vu, justement, les acteurs dont le gâteau était en jeu, mettre en avant, comme il est d’usage dans ces cas-là, des organisations professionnelles, l’AFDEL [Association française des éditeurs de logiciels et solutions internet], bien entendu, mais aussi, et on s’est un peu demandé pourquoi, Syntec Numérique [Syndicat des professionnels du numérique] qui normalement, à notre sens, ne devrait pas prendre parti contre une priorité au logiciel libre, mais qui dans ce cas-là s’est fait le porte-voix de ces acteurs. Et on a vu même jusqu’à l’INRIA, un institut de recherche informatique, qui véritablement ne devrait pas se mêler de ces choses-là, par la voix de son président, cosigner une lettre. Et ils y sont allés, tous ces gens, de mails généralisés à tous les députés et sénateurs, de courriers aux ministres, de coups de téléphone aux conseillers. Enfin vraiment, un exercice de style de lobbying.

Il se trouve que dans, le premier cas de figure, il a abouti, puisque le gouvernement a demandé lui-même un amendement annulant la priorité qui avait été votée par les sénateurs et, dans le deuxième cas, le lobbying n’a pas eu gain de cause, mais je pense que ce n’est qu’un petit combat, le début d’une longue bataille.

François Revol : Syntec qui, il y a juste quelques mois il me semble, a financé un colloque sur l’open source justement. Alors on ne va pas dire qu’ils essaient de nous endormir, mais ce n’est pas quand même pas très cohérent.

Patrice Bertrand : C’est à se demander si ce n’était pas pour avoir davantage d’armes, le moment venu, pour le grand combat qui était celui-là.

Gilles Gouget : Le Syntec Numérique qui, si je ne m’abuse, prétend représenter à la fois les SS2I [Société de Services en Ingénierie Informatique.] et les SS2L [Société de Services en Logiciels Libres] et dont le chargé de mission pour les SS2L n’est autre que le patron de Linagora qui n’a même pas été consulté sur la décision du Syntec Numérique. Donc ça pose peut-être un problème de représentativité de cet organisme.

François Pellegrini : Là aussi, si on revient sur la théorie des organisations, et l’exemple que je vous avais donné, de celui qui gagne le plus aura toujours tendance à gueuler le plus fort. Clairement, dans toutes ces organisations, on peut penser au Syntec mais aussi également au Medef. Le Medef est censé représenter toutes les entreprises de France. Or, en fait, on voit que les positions du Medef qui sont contrôlées par les gens qui ont les moyens d’être présents en permanence au Medef, c’est-à-dire les représentants des grandes entreprises, font, au nom du Medef, des actions de lobbying en faveur des entreprises du CAC 40.

Si on a une pensée raisonnable du point de vue des entreprises françaises, à la lumière de tout ce qui est montré en termes d’indicateurs économiques, on a envie d’avoir un niveau de taxation qui augmente avec la taille des entreprises. Bizarrement, le Medef a toujours prôné l’inverse. Ça montre qu’effectivement, c’est ce qu’on appelle l’astroturfing : on voit des loups qui sont déguisés en agneaux et qui prétendent bêler avec les agneaux alors qu’en fait, ils sont juste là pour faire des lois qui sont favorables aux loups.

Le Syntec Numérique n’échappe pas, effectivement, à cette règle. Il est contrôlé par, finalement, les mêmes que ceux qui sont derrière l’AFDEL et ce ne sont pas deux associations : quand on compte les forces en présence, c’est une seule avec quelques grands d’un côté, effectivement ceux qui ont tout à perdre du fait que l’Éducation nationale donne la priorité au logiciel libre et, en face, évidemment, on a les acteurs du Libre.

Mais j’allais dire que, justement c’est ça qui est intéressant, le Libre c’est la vraie compétition. C’est-à-dire que quand vous avez sur un marché public un appel d’offres, ce ne sont pas les SSLL qui le gagnent. Au contraire, on voit les sociétés de service classiques et traditionnelles, membres du Syntec Numérique, remporter éventuellement des appels d’offres pour la maintenance de logiciels libres, face à des SSLL. Ce qui montre qu’effectivement il ne s’agit pas du tout, du point de vue des sociétés de services en logiciel libre, d’une action partisane pour privilégier leur business, comme c’est le cas par ailleurs, mais au contraire de garantir l’ouverture et le bon usage des deniers publics.

François Revol : La fameuse concurrence libre et non faussée !

François Pellegrini : Celle-là même.

Jeanne Tadeusz : Absolument. Juste pour compléter aussi, effectivement c’est un tout petit service public, c’est le service public de l’Enseignement supérieur, donc on reste quelque chose d’assez limité. En même temps, quand on voit le déchaînement de lobbying qui a eu lieu, toutes les entreprises du logiciel privateur ne s’y sont pas trompées et je pense que nous non plus on ne doit pas s’y tromper. Le fait même de marquer « priorité au logiciel libre » dans une loi, aujourd’hui, c’est une révolution !

Luc Fievet : Je crois que le contre-argument était de dire que c’est problème légal. Dès lors que ça a été voté, si le problème légal ne se pose pas, c’est la démonstration que cet argument faux.

Jeanne Tadeusz : Voila ! Ils annoncent un problème légal en oubliant de dire que c’est du droit européen ; que la Cour constitutionnelle italienne a déjà eu l’occasion de se prononcer sur le sujet en 2010. La décision n’est pas tout à fait récente, donc on a quand même eu le temps de la consulter, qui a dit qu’il n’y avait aucun problème vu que le logiciel libre ce n’est pas une question technique mais c’est une question de droit fourni aux utilisateurs et, en l’occurrence, à l’administration, donc on n’a pas de problème particulier à ce niveau-là. Déjà la question juridique a été clairement tranchée ; je ne prétends pas être nécessairement une des plus grandes expertes sur le sujet. Après, on peut considérer quand même qu’une Cour constitutionnelle dans un grand pays comme l’Italie, a priori cette loi parle en termes de droit de la concurrence et donc, à partir de ce moment-là, on a quand même quelque chose de clair.

Et juste pour terminer aussi, un rappel, c’est que le Syntec, l’AFDEL, se plaint dans ses différents courriers, dans ses différents efforts de lobbying, que le gouvernement favoriserait par ce type de disposition un business modèle par rapport à un autre, pourtant ce n’est pas quelque chose qu’il n’a pas le droit de faire. Si le gouvernement décide qu’il préfère louer des bâtiments plutôt que de les acheter, ce n’est parce qu’il va à l’encontre des vendeurs de bâtiments, que c’est contraire au droit de la concurrence. Le gouvernement a parfaitement le droit de choisir le logiciel libre même si ce n’est pas uniquement, comme on disait effectivement, des entreprises de logiciel libre, il a particulièrement le droit d’opter pour le fait d’avoir le droit de faire un certain nombre de choses.

François Pellegrini : Et je rappelle en France qu’il y a une jurisprudence qui est celle du Conseil d’État qui est aussi, dans l’ordre juridique français, situé à un niveau très haut.

Gilles Gouget : On arrive au terme de cette émission, il nous reste à peu près deux minutes et quelques secondes. On va devoir se quitter là, à moins que quelqu’un ait un scoop à nous lâcher comme ça sur radio RMLL.

François Pellegrini : Pas un scoop, rapidement…

Gilles Gouget : Un livre qui va sortir.

François Pellegrini : Par rapport au droit du logiciel, avec mon complice Sébastien Canevet qui est enseignant universitaire juriste et moi-même qui suis enseignant universitaire, mais en informatique, on s’est mis à quatre mains et un seul cerveau, parce que c’est étonnant comme on fonctionne, pour pondre un bouquin Droit des logiciels, justement pour éviter qu’il y ait beaucoup d’âneries qui soient racontées par la suite. Et ça, ça devrait sortir avant la fin de cette année, chez un très bon éditeur, Les Presses universitaires de France pour ne pas les citer. Donc on est très contents !

Patrice Bertrand : Et moi, si je peux ajouter, j’aimerais pré-annoncer un autre grand événement du logiciel libre et de l’open source qui se tiendra à Paris, c’est l’Open World Forum qui se tient à Paris début octobre, comme chaque année depuis six ans maintenant.

François Revol : Et adoptez un député !

Gilles Gouget : Ils sont gentils et ils sont doux à caresser.

François Revol : Ils nécessitent pas mal d’apprentissage, mais après ils se débrouillent !

Jeanne Tadeusz : Mais ils apprennent ! Mais ils apprennent ! Et ne pas hésiter aussi sur les différents projets de loi qu’on a vus, que ce soit refondation de l’école, l’enseignement supérieur et d’autres, que les députés sont réceptifs : régulièrement, même quand on leur envoie des courriels, quand on les appelle, parce que ce sont souvent des problématiques simplement qu’ils ne connaissent pas. Donc pour revenir quand même au point départ, quand on entend des gens dire qu’il n’existe pas autre chose que Windows ou Mac, c’est parfois simplement parce qu’ils n’ont jamais eu l’occasion de tester autre chose, donc allez parler à vos responsables, aux députés, pour leur montrer l’existence du logiciel libre et son importance de plus en plus réelle aujourd’hui.

François Revol : Offrez-leur un CD de distributions, une Framakey9, enfin tout ce que vous avez sous la main !

Gilles Gouget : Oui ! Vingt secondes !

François Pellegrini : c’est que l’Assemblée nationale, ils utilisent le logiciel libre !

Jeanne Tadeusz : Ils utilisent en partie. Ils utilisaient complètement il y a quelque temps encore. Il y a eu un lobbying là aussi très fort de la part d’un certain nombre d’éditeurs propriétaires ; aussi un certain nombre de problématiques techniques, ce qui fait qu’ils sont partiellement revenus, mais ils utilisent encore beaucoup de logiciels libres aujourd’hui, notamment en termes de traitement de texte ou de lecteur multimédia.

Gilles Gouget : Nous remercions Jeanne Tadeusz, Anne Nicolas, Patrice Bertrand, Vincent Pellegrini [François Pellegrini ; ni Vincent ni Gilles, NdT]10, François Revol de nous avoir accompagnés jusqu’à présent. On remercie Nat à la technique. On se retrouve tout à l’heure à 17 heures jusqu’à 18 heures 15 pour la toute dernière. Ce sera avec l’orga, tout ça, pour faire un petit débriefing avant le vrai débriefing de ces rencontres Mondiales du Logiciel Libre. Bonsoir à tous ! Bonsoir à toutes ! Et restez libres !

ScreenCloud

Catégorie : Multimédia - Tags : capture d'écran, client, multimédia

ScreenCloud est un logiciel de capture d'écran multi-plateforme. Il s'agit du client du service web du même nom.

ScreenCloud permet de capturer la totalité de l'écran, la fenêtre en premier plan, ou une zone précise, le tout grâce à des raccourcis clavier. Le logiciel offre la possibilité d'héberger les captures sur son portail, à l'aide d'un compte mais fournit aussi d'autres plateformes comme Imgur, FTP, etc. Il est possible d'ajouter d'autres services tiers comme Nextcloud/Owncloud, Lutim, etc.

Lien officiel